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Je l’avais rencontrée alors qu’elle avait dix-sept ans et était esclave dans les bains de la grande villa que possédait Lucullus à Misène. Ses parents, déjà décédés à l’époque, et elle-même avaient été réduits en esclavage en Grèce et amenés en Italie comme faisant partir du butin de guerre de Lucullus. Sa beauté, sa douceur et sa situation m’avaient ému. Je la revis par la suite à Rome, alors qu’elle faisait partie des six esclaves de maison amenées à témoigner au procès de Clodius pour soutenir Lucullus, qui accusait son ancien beau-frère d’avoir commis l’adultère avec son ancienne femme sous son propre toit, à Misène. Après cela, je ne l’avais croisée qu’une seule fois, lorsque Cicéron était allé voir Lucullus avant de partir en exil. Elle m’avait alors semblé brisée, comme anéantie. Ayant un peu d’argent de côté, la veille de notre fuite de Rome, j’avais remis la somme à Atticus en le priant de racheter Agathe pour moi à Lucullus puis de l’affranchir. Je n’avais jamais cessé de la guetter à Rome pendant toutes ces années, en vain.

Elle avait trente-six ans et était à mes yeux toujours belle, même si son visage marqué et ses mains desséchées m’indiquaient qu’elle travaillait encore dur. Elle paraissait embarrassée et n’arrêtait pas d’écarter des mèches de cheveux gris de son visage avec le dos de son poignet. Après un timide échange de civilités, un silence gêné s’installa, et je finis par dire :

— Pardonne-moi, je t’empêche de travailler et je ne voudrais pas te causer d’ennuis avec le propriétaire.

— Je ne risque pas d’ennuis de ce côté-là, répondit-elle en riant pour la première fois. Je suis la propriétaire.

Nous nous sentîmes ensuite plus libres de parler. Elle me raconta qu’elle m’avait cherché lorsqu’elle avait été affranchie, mais évidemment, j’étais alors à Thessalonique. Elle avait fini par revenir dans la baie de Naples : c’était l’endroit quelle connaissait le mieux et il lui rappelait la Grèce. Du fait de son expérience dans la maison de Lucullus, elle avait trouvé sans difficulté du travail comme intendante dans l’établissement de bains chauds local. Au bout de dix ans, de riches clients, des marchands de Puteoli, avaient monté ces bains-ci et lui en avaient confié la direction, et maintenant, ils lui appartenaient.

— Et rien de tout cela ne se serait fait sans toi. Comment pourrai-je jamais te remercier de ta bonté ?

Mène une vie heureuse, avait dit Cicéron. Apprends que vivre honnêtement, c’est-à-dire dans la pratique de la vertu, est la seule voie qui mène l’homme au bonheur. Tandis que nous étions assis sur un banc, au soleil, j’avais le sentiment de détenir la preuve que cette maxime philosophique au moins était vraie.

Mon séjour à la ferme dura quarante jours.

Le quarante et unième, à la veille de la fête de Vulcain, l’après-midi touchait à sa fin et je travaillais dans la vigne quand un esclave m’appela pour me désigner la route. Une voiture, accompagnée d’une vingtaine de cavaliers, cahotait sur les ornières et soulevait une telle quantité de poussière dans les derniers rayons du soleil estival qu’elle paraissait flotter sur un nuage doré. Elle s’immobilisa devant la villa, et Cicéron en descendit. Je suppose que j’avais toujours su, au fond de moi, qu’il viendrait me chercher. J’étais condamné à ne jamais pouvoir m’échapper. Tout en me dirigeant vers lui, j’arrachai mon chapeau de paille et me jurai qu’il n’était pas question que je me laisse convaincre de retourner à Rome avec lui. Je me répétais à mi-voix :

— Je n’écouterai pas… je n’écouterai pas… je n’écouterai pas…

Je vis tout de suite, à son mouvement d’épaules lorsqu’il se retourna pour m’accueillir, qu’il était d’extrêmement bonne humeur. Envolé, l’abattement de ces derniers temps. Il mit les mains sur ses hanches et éclata de rire en me voyant.

— Je te laisse un mois, et regarde ce qui arrive ! On dirait le fantôme de Caton l’Ancien !

Je fis donner des rafraîchissements à son entourage pendant que nous allions sur la terrasse ombragée boire un peu de vin de l’année précédente, qu’il ne jugea pas mauvais du tout.

— Quelle vue ! s’exclama-t-il. Quel endroit pour passer ses dernières années ! Ton vin à toi, tes olives à toi…

— Oui, convins-je avec circonspection. Je suis parfaitement content et ne compte pas aller bien loin. Et tes projets ? Qu’est devenue la Grèce ?

— Ah, je suis allé jusqu’en Sicile, où les vents du sud se sont levés et n’ont cessé de nous ramener vers le port. Alors je me suis demandé si les dieux n’essayaient pas de me dire quelque chose. Puis, pendant que nous étions coincés à Rhegium, à attendre un temps plus propice, j’ai entendu parler de cette attaque extraordinaire de Pison contre Antoine. Tu as dû en percevoir le tapage jusqu’ici. Après cela, des lettres sont arrivées de Brutus et de Cassius pour m’informer qu’Antoine commençait à changer — on doit en fin de compte leur accorder des provinces et Antoine leur a écrit qu’il espérait les revoir bientôt à Rome. Il a convoqué une session du Sénat pour le premier septembre, et Brutus a envoyé une lettre aux consulaires et aux prétoriens pour leur demander d’y assister.

« Alors, je me suis dit : est-ce vraiment le moment de partir tandis qu’il reste une chance ? Vais-je rester dans l’histoire comme le lâche qui s’est enfui ? Franchement, Tiron, c’était comme si le brouillard épais qui m’avait aveuglé pendant des mois s’était soudain levé et que je voyais avec clarté quel était mon devoir. J’ai fait demi-tour et remonté à la voile tout le chemin parcouru. Le hasard a fait que Brutus se trouvait à Velia, tout près d’embarquer, et c’est tout juste s’il ne s’est pas jeté à genoux pour me remercier. Il a reçu la Crète à gouverner, et on a accordé Cyrène à Cassius.

Je ne pus me retenir de faire remarquer que c’étaient là piètres compensations pour la Macédoine et la Syrie qu’ils auraient dû obtenir.

— C’est vrai, répliqua Cicéron, et c’est pour cela qu’ils ont décidé de passer outre les décrets vils et illégaux d’Antoine et de se rendre dans les provinces qui leur avaient été assignées au départ. Brutus a tout de même des partisans en Macédoine, et Cassius a été le héros de la Syrie. Ils vont lever des légions et combattre pour délivrer la République de l’usurpateur. C’est un nouvel esprit qui nous anime… une flamme sublime et d’un blanc éclatant.

— Alors tu vas à Rome ?

— Oui, pour la séance du Sénat qui se tiendra dans neuf jours.

— Il me semble donc que tu as la mission la plus dangereuse des trois.

Il balaya l’argument d’un geste de la main.

— Quel est le pire qui puisse m’arriver ? La mort ? J’ai plus de soixante ans. J’ai fait mon temps. Et au moins, ce serait une mort vertueuse, ce qui, comme tu le sais, est l’objectif suprême d’une vie heureuse. Dis-moi, reprit-il en s’inclinant vers moi, trouves-tu que j’ai l’air heureux ?

— Oui, concédai-je.

— C’est parce que j’ai compris, pendant mon séjour forcé à Rhegium, que j’avais enfin vaincu ma peur de la mort. La philosophie — le travail que nous avons fait ensemble — a produit cet effet sur moi. Oh, je sais bien qu’Atticus et toi n’allez pas me croire. Vous penserez qu’au fond de moi je suis encore la créature craintive que j’ai toujours été. Mais c’est la vérité.

— Et j’imagine que tu t’attends à ce que je t’accompagne ?