— Non, pas du tout, au contraire ! Tu as ta ferme et ton travail littéraire. Je ne veux plus t’exposer à d’autres risques. Mais nous ne nous sommes pas quittés comme nous l’aurions dû, et je ne pouvais pas passer si près de chez toi sans y remédier.
Il se leva et ouvrit grands les bras.
— Au revoir, mon vieil ami. Les mots sont insuffisants pour t’exprimer toute ma gratitude. J’espère que nous nous reverrons.
Il m’étreignit avec une telle force et pendant si longtemps que je sentis les battements puissants et réguliers de son cœur contre ma poitrine. Puis il s’écarta et, avec un dernier mouvement d’adieu de la main, se dirigea vers son attelage et sa garde.
Je le regardai s’éloigner, j’observai les gestes familiers : le redressement des épaules, le rajustement des plis de sa tunique, la façon machinale dont il tendit la main pour qu’on l’aidât à monter dans la voiture. Puis je regardai autour de moi, ma vigne, mon oliveraie, mes chèvres et mes poulets, mes murs de pierres sèches, mes moutons. Et tout cela me parut soudain très petit… comme un tout petit monde.
— Attends ! lui criai-je.
XVI
S’il m’avait supplié de l’accompagner, j’aurais probablement refusé de suivre Cicéron à Rome. Ce fut sa détermination à partir mener sans moi la dernière grande aventure de sa vie qui piqua mon orgueil et me poussa à lui courir après. Évidemment, il ne fut pas surpris par mon revirement. Il me connaissait trop bien. Il se contenta de hocher la tête et me dit de prendre ce qu’il me fallait pour le voyage, et de faire vite :
— Nous devons avancer avant la nuit.
Je rassemblai les membres de ma petite maisonnée dans la cour pour leur souhaiter une bonne récolte et leur assurer que je serais de retour le plus tôt possible. Ils ne savaient rien de la politique ni de Cicéron et me contemplaient avec ahurissement. Puis ils se rangèrent en ligne pour me regarder partir. Juste avant que la ferme disparaisse à ma vue, je me retournai pour leur faire signe, mais ils s’étaient déjà remis au travail.
Il nous fallut huit jours pour atteindre Rome, et chaque mille du trajet était jalonné de périls malgré la garde fournie par Brutus. La menace était toujours la même : les vétérans de César, qui avaient juré de traquer tous ceux qu’ils jugeaient responsables de son assassinat. Peu leur importait que Cicéron n’eût rien su du complot auparavant : il l’avait justifié après, et cela suffisait à le rendre coupable à leurs yeux. Notre route nous conduisit par les plaines fertiles que César leur avait distribuées et, par deux fois au moins — la première alors que nous traversions la ville d’Aquinum et la seconde peu après Fregellae —, on nous avertit qu’on nous avait tendu une embuscade et nous dûmes faire halte pour attendre que le danger fût écarté.
Nous vîmes des villas carbonisées, des champs incendiés et des bêtes massacrées. Nous vîmes même un corps pendu à un arbre avec une pancarte affichant le mot « traître » autour du cou. Les légionnaires démobilisés de César écumaient l’Italie par petites bandes comme s’ils se croyaient encore en Gaule, et nous entendîmes beaucoup de récits de pillages, de viols et autres atrocités. Partout où les citoyens ordinaires reconnaissaient Cicéron, ils couraient à lui pour lui baiser les mains et les vêtements et le suppliaient de les délivrer de la terreur. La dévotion de la population ne fut nulle part plus manifeste que lorsque nous arrivâmes aux portes de Rome, la veille du jour où le Sénat devait se réunir. L’accueil fut plus chaleureux encore qu’à son retour d’exil. Il y eut tant de délégations, de pétitions, de salutations, de mains à serrer et de sacrifices de remerciements aux dieux qu’il mit près d’une journée à aller de la porte de Rome à celle de sa maison.
En termes de réputation et de notoriété, je pense qu’il était devenu la figure la plus populaire de l’État. Tous ses grands rivaux contemporains — Pompée, César, Caton, Crassus, Clodius — avaient péri de mort violente.
— Ce n’est pas tant l’individu que le souvenir vivant de la République qu’ils acclament, me dit-il lorsque nous fûmes enfin chez nous. Ce n’est pas pour me flatter : je suis simplement le seul qui soit encore debout. Et bien sûr, me manifester leur soutien est une façon relativement sûre de protester contre Antoine. Je me demande comment il prend les effusions d’aujourd’hui. Il doit mourir d’envie de me broyer.
Un par un, les chefs des opposants à Antoine gravirent la côte du Palatin pour présenter à Cicéron leurs respects. Ils n’étaient pas nombreux, mais j’en mentionnerai deux en particulier. Le premier était P. Servilius Vatia Isauricus, fils du vieux consul qui venait de mourir à près de quatre-vingt-dix ans ; il avait été un ardent partisan de César et venait de rentrer de son gouvernement en Asie — personnage difficile et arrogant, il était très jaloux de la position d’Antoine à la tête de l’État. Quant au second opposant à Antoine, je l’ai déjà mentionné : Lucius Calpurnius Piso, père de la veuve de César, qui avait été le premier à se dresser publiquement contre le nouveau régime. C’était un vieux bonhomme voûté, barbu, au teint cireux et à la bouche édentée ; il avait été consul durant l’exil de Cicéron. Pendant des années, Cicéron et lui s’étaient détestés, mais ils haïssaient à présent Antoine bien plus encore et, en politique du moins, l’ennemi de son ennemi devient un ami. Il y avait d’autres personnes présentes, mais c’étaient ces deux-là qui comptaient le plus, et ils conjurèrent tous deux Cicéron de ne pas se rendre au Sénat le lendemain.
— Antoine t’y tend un piège, assura Pison. Il prévoit de proposer une résolution pour demander de nouveaux honneurs à la mémoire de César.
— De nouveaux honneurs ! s’écria Cicéron. Cet homme est déjà un dieu. Que lui faut-il de plus ?
— La motion spécifiera que toute action de grâce publique devra désormais comprendre un sacrifice en l’honneur de César. Antoine te demandera ton avis. La Curie sera encerclée par les vétérans de César. Si tu soutiens la motion, ton retour à la vie publique avortera avant même d’avoir commencé, les foules qui t’ont encensé aujourd’hui railleront ton retournement. Si tu t’y opposes, tu ne rentreras jamais chez toi vivant.
— Mais si je refuse de m’y rendre, j’aurai l’air d’un lâche, et cela ne me donnera pas grand crédit non plus.
— Fais savoir que le voyage t’a épuisé, proposa Isauricus. Tu avances en âge, les gens comprendront.
— Aucun d’entre nous n’y sera, ajouta Pison, et ce malgré sa convocation. Nous voulons montrer que c’est un tyran auquel personne n’obéit. Il passera pour un imbécile.
Ce n’était pas le retour glorieux à la vie publique qu’avait espéré Cicéron, et il lui répugnait de se terrer chez lui. Il comprit néanmoins la justesse de leur raisonnement et, le lendemain, envoya un message à Antoine prétextant la fatigue du voyage pour ne pas assister à la séance du Sénat. Cela mit Antoine en rage. D’après Servius Sulpicius, qui fit ensuite un rapport détaillé à Cicéron, il menaça devant le Sénat d’envoyer chez Cicéron une équipe d’ouvriers et de soldats pour enfoncer sa porte et le traîner de force à la séance. Il ne fut dissuadé d’une telle extrémité que lorsque Dolabella lui eut fait remarquer que Pison, Isauricus et quelques autres n’étaient pas là non plus. Il pouvait difficilement les forcer tous à venir. Les débats se poursuivirent donc et le décret d’Antoine décernant les honneurs extraordinaires à la mémoire de César fut voté mais uniquement sous la contrainte.
Cicéron fut outragé en apprenant les propos d’Antoine. Il insista pour aller au Sénat le lendemain prononcer un discours, quel qu’en fût le risque :