— Je ne suis pas rentré à Rome pour me cacher sous mes couvertures !
Des messages furent échangés entre lui et les autres, et ils finirent pas se mettre d’accord pour aller ensemble à la séance, se disant qu’Antoine n’oserait pas les faire massacrer tous. Le lendemain matin, protégés par une bonne garde, ils formèrent une phalange — Cicéron, Pison, Isauricus, Servius Sulpicius et Vibius Pansa (Hirtius, véritablement malade, ne put se joindre à eux) — et firent parmi la foule qui les acclamait le trajet du Palatin au temple de la Concorde, où devait se rassembler le Sénat. Dolabella attendait en haut des marches avec sa chaise curule. Il vint à la rencontre de Cicéron pour lui annoncer qu’Antoine était souffrant et que c’était lui qui présiderait la séance à sa place.
— Mais c’est une véritable épidémie, commenta Cicéron en riant. Décidément, c’est le Sénat tout entier qui se porte mal ! On pourrait presque s’imaginer qu’Antoine présente les mêmes caractéristiques que tous les despotes : toujours prêt à distribuer les blâmes, incapable d’en recevoir aucun.
— J’espère que tu ne diras rien aujourd’hui qui puisse menacer notre amitié, répliqua froidement Dolabella. Je me suis réconcilié avec Antoine, et je considérerai toute attaque contre lui comme une attaque contre moi-même. Je te rappellerai aussi que je t’ai offert cette légation pour mon compte en Syrie.
— Oui, même si je préférerais le remboursement de la dot de ma chère Tullia, si ça ne te dérange pas. Et pour ce qui est de la Syrie, eh bien, mon jeune ami, il faudrait que je me dépêche de m’y rendre, ou Cassius sera à Antioche avant toi.
Dolabella le foudroya du regard.
— Je vois que tu as renoncé à ton affabilité coutumière. Fort bien, mais prends garde, vieil homme. La partie est plus dure qu’autrefois.
Il se détourna, et Cicéron le regarda s’éloigner avec satisfaction.
— Il y a longtemps que j’avais envie de lui dire ça.
Il me fit penser à César renvoyant son cheval à l’arrière avant la bataille : soit il vaincrait sur-le-champ, soit il mourrait.
C’était au temple de la Concorde que Cicéron, alors consul, avait convoqué le Sénat, toutes ces années auparavant, pour décider du châtiment des conspirateurs alliés de Catilina, et c’est de là qu’il les avait conduits au Carcer pour être exécutés. Je n’y étais pas retourné depuis et ressentis la présence oppressante de nombreux fantômes. Cicéron, lui, paraissait insensible à ces souvenirs. Il prit place sur le premier banc, entre Pison et Isauricus, et attendit patiemment d’être appelé par Dolabella, ce que celui-ci finit par faire, le plus tard possible dans les débats, et avec une désinvolture insultante.
Cicéron commença en douceur, comme toujours :
— Avant de parler de la République, je me plaindrai en peu de mots de l’injure que M. Antoine m’a faite hier. Pourquoi donc vouloir me forcer si rudement à venir au Sénat ? L’affaire était-elle si grave que les malades eux-mêmes dussent s’y faire porter ? Hannibal était à nos portes, apparemment. Qui a jamais fait de pareilles menaces à un sénateur pour le forcer de venir en séance ?
« De toute façon, croyez-vous, pères conscrits, que j’aurais approuvé ce que vous avez décidé malgré vous ? Quand c’eût été Brutus lui-même, ce Brutus qui délivra la République de la tyrannie des rois, et qui, à près de cinq siècles de distance, devait voir sa descendance s’illustrer par la même action et le même courage, je ne consentirais pas à unir dans mon culte un homme mort et les dieux immortels !
La salle retint son souffle. Les hommes sont censés perdre leur voix en vieillissant, mais il n’en était rien pour Cicéron ce jour-là.
— Je n’ai pas peur de parler. Je n’ai pas peur de la mort. Mais c’est un grand sujet de douleur pour moi que des hommes comblés de tous les bienfaits par le peuple romain n’aient pas suivi l’exemple de L. Pison en juin, lorsqu’il a condamné les abus de nos jours si répandus dans l’État. Il ne s’est pas trouvé un consulaire pour appuyer Pison de la voix ni même du regard. Quelle est donc, grands dieux, cette servitude volontaire ? Je dis, moi, que ces hommes se sont montrés indignes des honneurs, indignes de la République !
Il appuya les mains sur ses hanches et parcourut la salle d’un regard sévère. La plupart des sénateurs baissèrent les yeux.
— J’ai accepté, au mois de mars, qu’on reconnaisse comme légaux les actes de César. Non que je les approuve — qui le pourrait ? — mais parce que je crois que nous devons considérer avant tout la concorde et la paix publiques. Cependant, toutes les lois qui n’arrangent pas Antoine, comme celle qui défend de garder plus de deux ans les provinces consulaires, sont abrogées, tandis que l’on exhume miraculeusement et proclame d’autres décrets du dictateur après sa mort. Ainsi, des condamnés ont été rappelés de l’exil par un mort. Le droit de cité a été donné à des particuliers, à des citoyens, à des provinces entières par un mort. Un mort a supprimé les impôts au moyen d’exemptions sans nombre.
« Je voudrais qu’Antoine fût ici pour s’expliquer — mais il lui est permis d’être malade, à lui qui ne me le permettait pas hier. On dit qu’il est irrité contre moi. Mais je lui ferai une proposition que je crois juste. Si je l’outrage dans sa vie ou dans ses mœurs, qu’il soit mon plus grand ennemi, j’y consens. Qu’il emploie les armes, si elles lui sont nécessaires, ainsi qu’il le dit, pour se défendre ; mais qu’il respecte ceux qui donnent librement leur avis sur les affaires de la République. Quoi de plus juste que cette demande ?
Pour la première fois, ses paroles suscitèrent des murmures d’assentiment.
— J’ai recueilli le fruit de mon retour, pères conscrits, puisque j’ai laissé, quoi qu’il arrive, dans ce discours, un témoignage de ma constance. Je parlerai encore, si je puis le faire sans danger pour vous et pour moi ; sinon, je me réserverai, autant que je le pourrai, moins pour moi que pour la République. Peut-être ai-je assez vécu pour les années et pour la gloire. Si les dieux m’accordent encore quelques jours, ce n’est pas à moi qu’ils appartiendront, pères conscrits, mais à notre patrie.
Cicéron se rassit alors qu’un sourd grondement d’approbation parcourait la salle, ponctué par quelques martèlements de pieds. Les sénateurs qui l’entouraient lui donnèrent des tapes sur l’épaule.
À la fin de la séance, Dolabella se précipita dehors avec ses licteurs, sans aucun doute pour courir chez Antoine lui faire son rapport tandis que Cicéron et moi rentrions à la maison.
Pendant les deux semaines qui suivirent, le Sénat ne se réunit pas, et Cicéron resta barricadé chez lui, sur le Palatin. Il engagea de nouveaux gardes, acheta un chien plus féroce et fit poser des volets et des portes de métal sur la maison. Atticus lui prêta des scribes, et je leur fis faire des copies de sa harangue au Sénat qu’il envoya à tout le monde — à Brutus en Macédoine, à Cassius en route pour la Syrie, à Decimus en Gaule cisalpine, aux deux commandants militaires de Gaule transalpine, Lépide et L. Munatius Plancus, ainsi qu’à une foule d’autres. Il l’intitula, mi-sérieusement, mi par dérision, sa Philippique, suivant la célèbre série de discours prononcés par Démosthène contre le tyran Philippe II de Macédoine. Un exemplaire dut parvenir à Antoine. En tout cas, il fit savoir son intention de donner sa réponse au Sénat, qu’il convoqua pour le dix-neuvième jour de septembre.
Il ne fut jamais question que Cicéron se rende là-bas en personne. Ne pas avoir peur de la mort était une chose, se suicider en était une autre. Il me demanda donc si je pouvais y aller pour prendre en notes le discours d’Antoine. J’acceptai, me disant que mon physique passe-partout me protégerait.