À l’instant où je parvins au Forum, je remerciai les dieux que Cicéron fût resté chez lui, car Antoine avait disposé des gardes dans tous les coins. Il avait même posté une troupe d’archers ituréens sur les marches du temple de la Concorde — des guerriers sauvages venus des confins de la Syrie et connus pour leur férocité. Ils examinaient tous les sénateurs qui entraient dans le temple et inséraient de temps à autre une flèche dans leur arc, et feignaient de viser.
Je réussis à me glisser au fond de la salle et sortis mon style et ma tablette à l’instant où Antoine arrivait. En plus de la demeure de Pompée, il avait réquisitionné la propriété de Metellus Scipio à Tibur, et avait, disait-on, rédigé son discours là-bas. Il passa près de moi et me parut avoir fort mal cuvé ses excès de boisson de la veille. D’ailleurs, quand il atteignit l’estrade, il se pencha en avant et vomit copieusement dans l’allée. Cela lui valut des rires et des applaudissements de ses partisans : il était connu pour vomir en public. Derrière moi, ses esclaves verrouillèrent et barricadèrent la porte. Il était contraire à tous les usages de retenir ainsi le Sénat en otage, et l’intention paraissait de toute évidence être l’intimidation.
Quant à sa harangue contre Cicéron, elle n’était que la prolongation de ses vomissures. Il déversa des années de bile ravalée. Il embrassa le temple du geste et rappela aux sénateurs que c’était dans cette même bâtisse que Cicéron avait décidé de l’exécution illégale de cinq citoyens romains parmi lesquels P. Lentulus Sura, le propre beau-père d’Antoine, et qu’il avait refusé de rendre son corps à la famille, leur interdisant donc de lui donner des funérailles décentes. Il accusa Cicéron (« Ce boucher couvert de sang qui laisse les autres se charger de la mise à mort ») d’avoir fomenté l’assassinat de César tout comme il l’avait fait pour celui de Clodius. Il soutint que c’était Cicéron qui avait envenimé les relations entre Pompée et César, ce qui avait mené à la guerre civile. Je savais que, même si ces accusations étaient des mensonges, elles ne manqueraient pas d’être préjudiciables à Cicéron, de même que les accusations plus personnelles — comme quoi Cicéron était un lâche tant d’un point de vue physique que moral, qu’il était vaniteux, vantard et surtout hypocrite, zigzaguant sans cesse de l’un à l’autre pour rester en bons termes avec toutes les factions, au point que même son frère et son neveu s’en étaient détachés et l’avaient dénoncé auprès de César. Il cita une lettre privée que Cicéron lui avait envoyée pendant sa longue attente à Brindes : Partout où mon entremise vous sera désirable et utile, elle est à vous sans hésitation et de tout cœur. Le temple résonna d’un grand éclat de rire. Il alla jusqu’à mettre sur le tapis son divorce avec Terentia et son remariage avec Publilia :
— Avec quels doigts tremblants de débauché avide ce grand philosophe a-t-il déshabillé sa jeune épousée de quinze ans lors de leur nuit de noces, et quel piètre mari il s’est révélé dans l’accomplissement du devoir conjugal ! La pauvre enfant en a été si horrifiée qu’elle s’est enfuie juste après, et la propre fille du grand homme a préféré mourir plutôt que de vivre dans la honte.
Tout cela était affreusement efficace et, lorsqu’on eut déverrouillé la porte pour nous laisser sortir dans la lumière du jour, je redoutai de rentrer faire mon compte rendu à Cicéron. Il insista cependant pour en entendre chaque mot. Dès que j’essayais d’éluder un passage ou une phrase, il s’en apercevait tout de suite et me forçait à revenir en arrière pour le lui livrer. À la fin, il avait l’air décomposé.
— Eh bien, c’est la politique, dit-il en s’efforçant de traiter la chose par le mépris.
Mais je voyais qu’il accusait le coup. Il savait qu’il devait riposter ou se retirer dans l’humiliation. Il eût été beaucoup trop dangereux de le faire dans un Sénat entièrement contrôlé par Antoine et Dolabella. La contre-attaque se ferait donc par écrit, et une fois qu’elle serait publiée, il n’y aurait plus de marche arrière possible. Contre un sauvage comme Antoine, ce serait un duel à mort.
Au début du mois d’octobre, Antoine quitta Rome pour Brindes afin de s’assurer la loyauté des légions qu’il avait fait revenir de Macédoine et qui cantonnaient à l’extérieur de la ville. Antoine absent, Cicéron décida de s’éloigner de Rome pendant quelques semaines pour se consacrer à la rédaction de sa riposte, qu’il appelait déjà sa Deuxième Philippique. Il partit pour la baie de Naples et me laissa en charge de ses affaires à Rome.
Ce fut une période mélancolique. Comme toujours en fin d’automne, des vols de milliers et de milliers d’étourneaux descendant du nord obscurcissaient le ciel et leurs cris rauques semblaient nous avertir d’une calamité imminente. Ils nichaient dans les arbres au bord du Tibre puis s’élevaient en gigantesques étendards noirs qui se déroulaient au-dessus de nous avant de virer d’un côté puis de l’autre suivant de grands mouvements de panique. Les jours se rafraîchissaient, les nuits s’allongeaient ; l’hiver approchait et, avec lui, la certitude de la guerre. Octavien se trouvait en Campanie, tout près du lieu où séjournait Cicéron, et il recrutait des troupes à Casilinum et Calatia parmi les vétérans de César. Antoine cherchait à soudoyer les soldats de Brindes. Decimus avait levé une nouvelle légion en Gaule cisalpine. Lépide et Plancus attendaient avec leur armée derrière les Alpes. Brutus et Cassius avaient hissé leurs drapeaux en Macédoine et en Syrie. Cela faisait un total de sept armées déjà constituées ou en formation. Il ne restait plus qu’à déterminer qui allait frapper en premier.
En l’occurrence, l’honneur, si tel est bien le terme, en revint à Octavien. Il rassembla la majeure partie d’une légion en promettant aux vétérans une prime ahurissante de deux mille sesterces par personne — Balbus avait garanti la somme — et il écrivit à Cicéron pour lui demander conseil. Cicéron me fit parvenir l’incroyable nouvelle avec mission de la transmettre à Atticus.
Son but est d’obtenir le commandement dans la guerre contre Antoine. Ainsi, avant peu de jours, nous serons au milieu des combattants. De quel côté nous mettrons-nous ? Songe à son nom ! Songe à son âge ! Il demande s’il doit partir pour Rome avec ses trois mille vétérans, ou rester en position à Capoue pour barrer le chemin à Antoine, ou aller au-devant des trois légions de Macédoine qui sont en route le long de la mer Supérieure, et sur lesquelles il compte. Ces légions n’auraient pas voulu des gratifications d’Antoine ; elles l’auraient injurié et laissé là au milieu de sa harangue. Que te dire ? Il se proclame général, et ne suppose pas que nous puissions lui manquer. Je lui ai conseillé de marcher droit sur Rome : mon opinion est qu’il aura en effet pour lui le petit peuple de la ville et même les honnêtes gens, pour peu qu’il sache leur inspirer confiance.
Octavien suivit les recommandations de Cicéron et entra dans Rome le dix novembre. Ses soldats occupèrent le Forum. Je les regardai se déployer dans tout le centre de la ville afin de sécuriser les temples et l’ensemble des édifices publics. Ils restèrent en position toute cette première nuit et tout le jour suivant pendant qu’Octavien installait son quartier général dans la maison de Balbus et essayait de convoquer une séance du Sénat. Mais les hauts magistrats étaient tous absents : Antoine cherchait encore à s’attacher les légions macédoniennes ; Dolabella était parti pour la Syrie ; la moitié des préteurs, dont Brutus et Cassius, avaient fui l’Italie. La ville était donc sans direction. Je voyais pourquoi Octavien voulait tant que Cicéron le rejoigne dans cette aventure, lui écrivant une fois, parfois deux fois par jour : seul Cicéron aurait eu l’autorité morale de réunir le Sénat. Mais il n’avait nullement l’intention de se placer sous les ordres d’un garçon menant une insurrection armée dont les chances de réussite étaient très minces. Il demeura prudemment à l’écart.