Puisque j’étais les yeux et les oreilles de Cicéron dans la capitale, je me rendis au Forum le douze novembre pour entendre le discours d’Octavien. Il avait alors renoncé à réunir le Sénat et avait persuadé un tribun ennemi d’Antoine, Tiberius Cannutius, de convoquer une assemblée publique. Il monta à la tribune sous un ciel gris et attendit d’être appelé — fluet, blond, pâle, nerveux. C’était, comme je l’écrivis à Cicéron, une scène à la fois incongrue et curieusement fascinante, comme tirée d’une légende. Une fois lancé, il se révéla plutôt bon orateur, et Cicéron fut enchanté par sa charge contre Antoine (« ce traître qui n’a pas hésité à forger des décrets, à violer les lois, à détourner des héritages, et qui maintenant cherche à entrer en guerre contre l’État tout entier… »). Il fut cependant nettement moins satisfait lorsque je lui racontai qu’Octavien avait désigné la statue de César érigée sur les rostres et l’avait loué comme « le plus grand Romain de tous les temps, dont je vengerai le meurtre et dont je jure par tous les dieux de combler tous les espoirs qu’il a mis en moi ». Il descendit alors de la tribune sous les applaudissements de la foule, et quitta peu après la ville avec ses soldats, inquiet d’apprendre qu’Antoine approchait avec une armée nettement supérieure en nombre.
Les événements se succédaient de plus en plus vite. Antoine arrêta son armée — dont la célèbre Cinquième Légion de César, dite « les Alouettes » — à Tibur, soit à moins de douze milles de Rome, et entra dans la ville avec une garde de mille hommes. Il convoqua le Sénat pour le vingt-quatre du mois et fit savoir qu’il comptait qu’Octavien y serait déclaré ennemi public. Ne pas s’y présenter reviendrait à soutenir la trahison d’Octavien et rendrait l’absent passible de la peine de mort. L’armée d’Antoine se tenait prête à fondre sur Rome au moindre signe d’opposition. La cité fut saisie par la certitude d’un massacre à venir.
Le vingt-quatre arriva. Le Sénat se réunit, mais Antoine lui-même n’y parut pas. L’une des légions macédoniennes qui l’avaient hué, la Martia, cantonnée à soixante milles de là, à Alba Fucens, venait soudain de se déclarer pour Octavien contre une prime cinq fois plus élevée que ce que leur avait proposé Antoine. Celui-ci se précipita sur place pour tenter de la regagner, mais les légionnaires se moquèrent ouvertement de son avarice. Il revint donc à Rome, convoqua le Sénat pour une session d’urgence le vingt-huit au soir. Jamais de mémoire d’homme le Sénat ne s’était réuni à la nuit : c’était contraire à toutes les coutumes et aux lois sacrées. Lorsque je descendis au Forum dans l’intention d’écrire mon rapport pour Cicéron, je le trouvai plein de légionnaires alignés à la lueur des flambeaux. Cette vision était si menaçante que, pris de peur, je n’osai entrer dans le temple et restai dehors avec la foule. Je vis Antoine arriver à vive allure d’Alba Fucens, accompagné de son frère, Lucius, personnage qui paraissait encore plus violent que lui, qui avait combattu comme gladiateur en Asie et tranché la gorge d’un ami. Et j’étais encore là quand, une heure plus tard, ils sortirent précipitamment du temple. Je n’oublierai jamais le regard fou d’Antoine et son expression paniquée lorsqu’il dévala les marches du perron. Il venait d’apprendre qu’une autre légion, la Quatrième, avait suivi l’exemple de la Martia et s’était placée sous l’autorité d’Octavien. C’était lui maintenant qui risquait d’être dépassé en nombre. Antoine quitta la ville le soir même et prit la direction de Tibur pour rejoindre son armée et enrôler de nouvelles recrues.
Pendant ce temps, Cicéron finit sa prétendue Deuxième Philippique et me l’envoya avec pour instruction d’emprunter vingt scribes à Atticus afin de la faire copier, puis de la faire circuler le plus possible. Le texte avait la forme d’un long discours — il eût fallu deux bonnes heures pour le prononcer — et donc, au lieu que chaque scribe dût attendre d’en avoir un exemplaire à copier, je divisai le rouleau en vingt parties afin que chaque scribe pût se mettre au travail aussitôt, et une fois les morceaux collés ensemble, d’en avoir quatre ou cinq exemplaires par jour. Nous envoyâmes ceux-ci à des amis et alliés en leur demandant de procéder à leur tour à des copies ou d’organiser des réunions où le texte serait lu à voix haute.
Celui-ci fit aussitôt beaucoup de bruit. Le lendemain du départ d’Antoine, il fut affiché au Forum. Tout le monde voulait le lire, ne fût-ce que parce qu’il était truffé de ragots venimeux : par exemple qu’Antoine s’était dans sa jeunesse prostitué avec des hommes, qu’il vivait dans la débauche et les beuveries et avait eu pour maîtresse une comédienne de spectacles dénudés. Mais j’attribue surtout sa popularité phénoménale au fait qu’il livrait une quantité de détails que nul n’avait dévoilés jusque-là — qu’Antoine avait volé sept cents millions de sesterces dans le temple d’Ops et s’en était en partie servi pour rembourser une dette personnelle de quarante millions ; que Fulvia et lui avaient rédigé de faux décrets de César pour extorquer dix millions de sesterces au roi de Galatie ; qu’ils avaient tous deux saisi bijoux, meubles, villas et argent qu’ils avaient ensuite partagés entre eux et leur train de comédiens, de gladiateurs, de devins et charlatans divers.
Au neuvième jour de décembre, Cicéron revint enfin à Rome. Je ne l’attendais pas. J’entendis le chien de garde aboyer et sortis dans l’allée, où je découvris le maître des lieux en train de discuter avec Atticus. Il était parti depuis près de deux mois et paraissait en excellente forme tant physique que morale. Sans même prendre le temps de retirer son manteau et son chapeau, il me tendit une lettre d’Octavien qu’il avait reçue la veille.
J’ai lu ta nouvelle Philippique et je la trouve magnifique — digne de Démosthène lui-même. Je regrette simplement de ne pas voir le visage de notre Philippus à nous lorsqu’il la lira. J’ai appris qu’il ne désirait pas m’attaquer ici, craignant sans doute que ses hommes ne refusent de prendre les armes contre le fils de César, et préfère conduire au plus vite son armée en Gaule cisalpine dans l’intention d’arracher cette province à ton ami Decimus.
Mon cher Cicéron, tu ne peux que reconnaître que ma position est plus forte que tout ce dont nous aurions pu rêver quand nous nous sommes rencontrés chez toi, à Puteoli. Je suis à présent en Étrurie pour engager de nouvelles recrues. Elles affluent en masse. Cependant, tes précieux conseils me seraient plus utiles que jamais. Ne pourrions-nous convenir d’une réunion ? Il n’y a personne au monde avec qui je suis plus pressé de parler.
— Eh bien, interrogea Cicéron avec un sourire, qu’est-ce que tu en dis ?
— C’est très flatteur.
— Flatteur ? Allons… sers-toi de ton imagination ! C’est plus que ça ! Je n’ai pas arrêté d’y penser depuis que je l’ai lue.
Après qu’un esclave l’eut aidé à retirer ses habits de voyage, il nous fit signe, à Atticus et à moi, de le suivre dans son bureau et me demanda de fermer la porte.
— Voici comment je vois la situation. Sans Octavien, Antoine aurait déjà pris Rome et c’en serait terminé de notre cause. Mais la crainte d’Octavien a forcé le loup à lâcher sa proie au dernier moment, et maintenant, il file vers le nord pour se rabattre sur la Gaule citérieure. S’il parvient à vaincre Decimus cet hiver et à s’emparer de la province — ce qui sera certainement le cas — il disposera des fonds nécessaires pour renforcer son armée, et il reviendra nous balayer au printemps. Le seul obstacle qui se dresse entre lui et nous, c’est Octavien.