— Tu crois vraiment qu’Octavien a levé une armée pour défendre ce qui reste de la République ? répliqua Atticus, sceptique.
— Non, mais serait-ce dans son intérêt de laisser Antoine prendre le contrôle de Rome ? Bien sûr que non. Au point où nous en sommes, le véritable ennemi d’Octavien, c’est Antoine — celui qui lui a volé son héritage et refuse d’entendre ses revendications. Si j’arrive à convaincre Octavien de ne pas perdre cela de vue, nous pouvons encore échapper au désastre.
— Peut-être, mais ce serait seulement délivrer la République des griffes d’un tyran pour la livrer à un autre, qui de surcroît se fait déjà appeler César.
— Oh, je ne sais pas si ce garçon est un tyran — et je pense pouvoir utiliser mon influence pour le conserver du côté de la vertu, du moins jusqu’à ce qu’on soit débarrassés d’Antoine.
— En tout cas, sa lettre semble suggérer qu’il t’écoutera, intervins-je.
— Exactement. Crois-moi, Atticus, je pourrais te montrer trente lettres de la même veine si seulement je me donnais la peine de les chercher, et qui remontent jusqu’au mois d’avril ! Pourquoi réclame-t-il mon conseil avec tant d’insistance ? La vérité, c’est qu’il lui manque une figure paternelle — son père naturel est mort, son beau-père est une buse et son père adoptif lui a laissé le plus grand héritage de l’histoire, mais sans le moindre conseil pour l’aider à en prendre la maîtrise. Il me semble parfois que j’ai endossé ce rôle paternel, ce qui est une très bonne chose… pas tant pour moi que pour la République.
— Alors, demanda Atticus, qu’est-ce que tu vas faire ?
— Je vais aller le voir.
— En Étrurie, en plein hiver et à ton âge ? C’est à cent milles d’ici. Tu as perdu l’esprit.
— On ne peut guère compter qu’Octave vienne à Rome, fis-je remarquer.
Cicéron balaya d’un geste nos objections.
— Alors nous nous rencontrerons à mi-chemin. La villa que tu as achetée l’année dernière, Atticus, sur le lac Volsinii… elle conviendrait parfaitement pour l’occasion. Est-elle occupée ?
— Non, mais je ne peux pas en garantir le confort.
— Aucune importance. Tiron, prépare-moi une lettre pour Octavien lui proposant une rencontre à Volsinii dès qu’il en aura la possibilité.
— Que fais-tu du Sénat ? questionna Atticus. Des consuls désignés ? Tu n’as plus aucun pouvoir pour négocier au nom de la République avec qui que ce soit, sans parler de quelqu’un qui est à la tête d’une armée rebelle.
— Personne n’a plus ce pouvoir dans la République. C’est justement le problème. Il gît dans la poussière et attend que quelqu’un veuille bien le ramasser. Pourquoi ne serait-ce pas moi ?
Atticus ne trouva rien à répondre et, moins d’une heure plus tard, un messager partait avec l’invitation de Cicéron à Octavien. Après trois jours d’attente angoissée, la réponse nous parvint : Rien ne me ferait plus plaisir que de te revoir. Je te retrouverai à Volsinii le seize, comme tu le proposes, à moins que cela ne te convienne plus. Je suggère que nous tenions ce rendez-vous secret.
Au matin du quatorze décembre, afin de s’assurer que nul ne devine ce qu’il préparait, Cicéron insista pour que nous partions dans l’obscurité, bien avant l’aube. Je dus payer les sentinelles pour qu’on nous ouvre la porte Fontinale.
Nous savions que nous nous aventurions dans un territoire où la loi n’avait plus cours, écumé par des bandes armées, aussi voyageâmes-nous en voiture fermée, escortée par une grande suite de gardes et de serviteurs. Une fois traversé le pont Mulvien, nous prîmes à gauche le long du Tibre pour gagner la Via Cassia, une route que je n’avais encore jamais prise. À midi, nous avancions en terrain montagneux. Atticus m’avait promis des paysages spectaculaires. Mais le temps maussade que subissait l’Italie depuis la mort de César continuait de nous poursuivre, et les sommets lointains des montagnes boisées disparaissaient dans la brume. Pendant les deux jours entiers que nous passâmes sur la route, il nous sembla à peine voir la lumière du soleil.
L’exubérance de Cicéron s’était évanouie. Il se montrait exceptionnellement silencieux, conscient sans doute que l’avenir de la République dépendrait de cette rencontre imminente. L’après-midi du deuxième jour, lorsque nous parvîmes au bord du grand lac et en vue de notre destination, Cicéron se plaignit s’avoir froid. Il frissonna et se mit à souffler sur ses mains, mais quand je voulus lui mettre une couverture sur les genoux, il la rejeta tel un enfant capricieux et assura qu’il avait beau être très vieux, il n’était pas encore grabataire.
Atticus avait acheté cette propriété pour faire un investissement et ne l’avait visitée qu’une fois ; cependant, il n’oubliait jamais rien quand il s’agissait de ses affaires, et il se rappela très vite comment la trouver. Vaste et quelque peu décrépite — une partie datait de l’époque étrusque — la villa se dressait non loin de l’enceinte de Volsinii, tout au bord de l’eau. Les grilles de fer étaient ouvertes. Des amoncellements de feuilles mortes se décomposaient dans la cour humide. Les toits de tuiles étaient couverts de mousse et de lichens noirs. Seul le mince panache de fumée qui s’élevait de la cheminée montrait qu’elle était habitée. En voyant les parages déserts, nous supposâmes qu’Octavien n’était pas encore arrivé, mais alors que nous descendions de voiture, l’intendant vint nous prévenir qu’un jeune homme attendait à l’intérieur.
Il se tenait dans le tablinum avec son ami Agrippa, et il se leva à notre entrée. Je cherchai à déterminer si les changements spectaculaires de sa condition se reflétaient dans son attitude ou son apparence, mais il paraissait exactement tel que nous l’avions vu : calme, modeste, attentif, les cheveux toujours aussi mal coupés et la peau rongée par l’acné juvénile. Il était, nous dit-il, venu sans escorte à part les conducteurs des chars, qui avaient emmené leurs attelages boire et manger en ville. (« Personne ne sait à quoi je ressemble et je préfère ne pas attirer l’attention sur moi ; le mieux, pour se cacher, n’est-il pas d’être visible de tous ? ») Il serra très chaleureusement la main de Cicéron. Une fois les présentations faites, celui-ci annonça :
— Je me suis dit que Tiron pourrait prendre en notes les accords auxquels nous parviendrions et que nous pourrions en avoir chacun un exemplaire.
— Tu es donc habilité à négocier ?
— Non, mais il serait utile d’avoir quelque chose à montrer aux grands magistrats du Sénat.
— Personnellement, si ça ne te dérange pas, je préférerais que l’on n’écrive rien. Je me sentirais plus libre pour parler.
Il n’y a donc pas de minutes écrites de cette rencontre, même si je me suis empressé d’en dresser un compte rendu juste après, pour l’usage personnel de Cicéron. Octavien commença par donner un résumé de la situation militaire telle qu’il la voyait. Il avait déjà, ou en disposerait bientôt, quatre légions : les vétérans de Campanie, les levées auxquelles il procédait en Étrurie, la Martia et la Quatrième. Antoine avait trois légions, dont les Alouettes, mais aussi une autre totalement inexpérimentée, et il se rapprochait de Décimus, qui, d’après ses agents, s’était retiré dans la ville de Mutina, où l’on abattait et salait du bétail pour se préparer à un long siège. Cicéron signala que le Sénat avait onze légions en Gaule transalpine : sept sous le commandement de Lépide, et quatre sous celui de Plancus.