— Oui, convint Octave, mais elles se trouvent du mauvais côté des Alpes et sont nécessaires pour maintenir l’ordre en Gaule. De plus, nous savons tous les deux qu’on ne peut pas compter sur leurs commandants, surtout Lépide.
— Je ne soutiendrai pas le contraire, répliqua Cicéron. La situation revient donc à cela : tu as les soldats, mais aucune légitimité ; nous avons la légitimité, mais pas de soldats. Ce que nous avons tous les deux, c’est un ennemi commun : Antoine. Et il me semble que c’est là qu’il faut trouver le socle de notre accord.
— Un accord dont tu viens de nous dire toi-même que tu n’as aucune autorité pour le ratifier, intervint Agrippa.
— Jeune homme, vous pouvez me croire : si vous voulez passer un accord, je suis votre meilleur espoir. Et permets-moi d’ajouter autre chose — il ne sera pas facile de les convaincre, même pour moi. Ils vont être nombreux à dire : « On ne s’est pas débarrassés d’un César pour faire alliance avec un autre. »
— Oui, rétorqua Agrippa, et il y en aura tout autant de notre côté qui diront : « Pourquoi se battre pour protéger les assassins de César ? Ce n’est qu’un stratagème pour nous acheter jusqu’à ce qu’ils soient assez forts pour nous éliminer. »
Cicéron fit claquer ses mains sur les bras de son fauteuil.
— Si tel est votre sentiment, alors ce voyage ne sert à rien.
Il fit mine de se lever, mais Octavien se pencha vers lui et posa la main sur son épaule pour le faire rasseoir.
— Pas si vite, mon cher ami. Pas la peine de te fâcher. Je suis d’accord avec ton analyse. Mon seul but est de battre Antoine, et je préférerais le faire avec l’autorité légale du Sénat.
— Soyons clairs, dit Cicéron. Tu préférerais cela même si cela signifie — et c’est exactement le cas — se porter au secours de Decimus, celui-là même qui a attiré ton père adoptif dans le piège qui l’a tué ?
Octavien le fixa de son regard gris et froid.
— Ça ne me pose pas de problème.
À partir de là, il ne faisait pour moi aucun doute que Cicéron et Octavien parviendraient à un accord. Agrippa lui-même parut se détendre un peu. Il fut décidé que Cicéron proposerait au Sénat d’octroyer, malgré son âge, l’imperium et l’autorité légale à Octavien pour qu’il fasse la guerre à Antoine. En contrepartie, Octave se soumettrait au commandement des consuls. Ce qu’il adviendrait après l’anéantissement d’Antoine fut laissé dans le vague. Rien ne fut écrit.
— Tu pourras savoir que j’ai fait ma part du marché en lisant mes discours, dont je t’enverrai copie, et par les résolutions prises au Sénat. Et je saurai aux mouvements de tes légions si tu t’acquittes de la tienne.
— N’aie aucun doute là-dessus, assura Octavien.
Atticus sortit chercher l’intendant et revint avec un pichet de vin toscan et cinq gobelets d’argent qu’il remplit et distribua. Cicéron se sentit obligé de faire une déclaration :
— Aujourd’hui, la jeunesse et l’expérience, les armes et la toge se sont unies en une entente étroite pour secourir la patrie. Quittons ce lieu et que chacun regagne son poste, résolu à faire son devoir pour la République.
— À la République ! lança Octavien en levant sa timbale.
— À la République ! répétâmes-nous tous avant de boire.
Octavien et Agrippa déclinèrent poliment l’invitation à rester pour la nuit. Ils expliquèrent qu’ils devaient regagner leur camp le plus proche avant la nuit, car on était à la veille des Saturnales, et Octavien devrait distribuer des présents à ses hommes. Après force claques dans le dos et assurances mutuelles d’une affection inaltérable, Cicéron et Octavien se séparèrent. Je me rappelle encore la dernière phrase du jeune homme :
— Tes discours et mes glaives formeront une alliance invincible.
Lorsqu’ils furent partis, Cicéron sortit sur la terrasse et marcha sous la pluie pour se calmer un peu. Par habitude, je débarrassai la table et remarquai qu’Octavien n’avait pas bu une goutte de son vin.
XVII
Cicéron ne s’attendait pas à devoir prendre la parole au sénat avant le premier jour de janvier, lorsque Hirtius et Pansa entameraient leur consulat. Mais, à notre retour, nous apprîmes que les tribuns avaient convoqué une assemblée extraordinaire deux jours plus tard, pour discuter de la guerre qui se profilait entre Antoine et Decimus. Cicéron estima que plus tôt il s’acquitterait de sa promesse envers Octavien, mieux ce serait. Il descendit donc de bonne heure au temple de la Concorde afin de signaler son intention de prendre la parole. Comme d’habitude, je l’accompagnai et me postai près de la porte afin de noter ses remarques.
Dès qu’ils surent que Cicéron avait pris place, les gens commencèrent à affluer au Forum. Des sénateurs, qui autrement se seraient abstenus, décidèrent qu’ils feraient mieux de venir écouter ce qu’il avait à dire. En moins d’une heure, les bancs furent remplis. Parmi ceux qui avaient changé leurs plans figurait le consul désigné Hirtius. Il se leva pour la première fois du lit où il était cloué depuis des semaines et, lorsqu’il pénétra dans le temple, son apparence suscita des exclamations. Le jeune gourmet replet qui m’avait permis de recopier les Commentaires de César et qui régalait Cicéron à ces dîners où l’on servait du cygne et du paon n’était plus guère qu’un squelette. Je crois qu’il souffrait de ce qu’Hippocrate, le père de la médecine grecque, appelait un carcino ; il avait une cicatrice au cou, là où on lui avait récemment retiré une grosseur.
Le tribun qui présidait la séance était Appuleius, un ami de Cicéron. Il commença par lire un édit de Decimus qui interdisait à Antoine l’entrée en Gaule cisalpine, réitérant sa détermination à conserver sa province au Sénat et confirmant qu’il avait déplacé son armée à Modène. C’était la ville même où j’avais porté le message de Cicéron à César, tant d’années auparavant, et je me rappelais ses murailles épaisses et ses lourdes portes : permettraient-elles de soutenir un long siège imposé par l’armée plus puissante d’Antoine ? Beaucoup de choses en dépendraient. Une fois sa lecture achevée, Appuleius déclara :
— Dans quelques jours, à moins que cela ne soit déjà commencé, la République sera de nouveau en proie à la guerre civile. La question est : Que devons-nous faire ? J’appelle Cicéron pour qu’il nous fasse part de son opinion.
Cicéron se leva, et des centaines d’hommes s’avancèrent sur leur siège pour lui accorder toute leur attention.
— Pères conscrits, convoqués bien plus tardivement que ne l’exigeaient les intérêts de la République, nous voilà enfin rassemblés ; et c’est ce que je ne cessais de demander chaque jour, en voyant qu’une guerre sacrilège contre nos autels et nos foyers, contre nos personnes et nos fortunes, était, par cet homme sans frein et sans honneur, non plus projetée, mais commencée. On attend le mois de janvier, mais Antoine ne l’attend pas, lui qui s’efforce de se jeter avec son armée dans la province de Decimus, ce personnage si éminent et d’une vertu si rare, d’où il menace de marcher sur Rome avec de nouvelles forces. Et il y serait parvenu sans ce jeune homme, ou plutôt ce garçon, qui par une sorte d’inspiration divine et par un courage qui tient du prodige, a rassemblé une formidable armée et a délivré la République.