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Patrick Modiano

Dimanches

d’août

© Éditions Gallimard, 1986.

Pour Jacques Robert

Pour Marc Grunebaum

Son regard a fini par croiser le mien. C’était à Nice, au début du boulevard Gambetta. Il se tenait sur une sorte de podium devant un étalage de vestes et de manteaux de cuir, et je m’étais glissé au premier rang des badauds qui l’écoutaient vanter sa marchandise.

À ma vue, il a perdu son bagout de camelot. Il parlait d’une manière plus sèche, comme s’il voulait établir une distance entre son auditoire et lui et me faire comprendre que ce métier qu’il exerçait, là, en plein air, était au-dessous de sa condition.

En sept ans, il n’avait pas beaucoup changé : seul son teint me semblait plus rouge. Le soir tombait et un coup de vent s’est engouffré dans le boulevard Gambetta avec les premières gouttes de pluie. À côté de moi, une femme aux cheveux blonds bouclés essayait un manteau. De son podium, il se penchait vers elle et l’observait d’un air encourageant :

— Il vous va à merveille, madame.

La voix avait toujours son timbre métallique, un métal qui, depuis le temps, se serait rouillé. Déjà, les badauds se dispersaient à cause de la pluie et la femme blonde ôtait le manteau qu’elle déposait timidement en bordure de l’étalage.

— C’est une véritable occasion, madame… au prix américain… Vous devriez…

Mais sans lui laisser le temps de poursuivre, elle se détournait vite, et s’esquivait avec les autres, comme si elle avait honte de prêter l’oreille aux propositions obscènes d’un passant.

Il est descendu de son podium et a marché vers moi.

— Quelle bonne surprise… J’ai l’œil… Je vous ai tout de suite reconnu…

Il paraissait gêné, presque craintif. Moi, au contraire, je me sentais calme et détendu.

— C’est drôle de se retrouver ici, hein ? lui ai-je dit.

— Oui.

Il souriait. Il avait repris son assurance. Une camionnette s’arrêta en bordure du trottoir, à notre hauteur, et un homme en blouson rouge en sortit.

— Tu peux démonter tout ça…

Puis il me regarda droit dans les yeux.

— On boit un verre ?

— Si vous voulez.

— Je vais boire un verre avec monsieur, au Forum. Viens me chercher dans une demi-heure.

L’autre commença à charger les manteaux et les vestes de l’étalage dans la camionnette, tandis qu’autour de nous le flot des clients s’écoulait par les portes du grand magasin qui fait le coin de la rue de la Buffa. Une sonnerie grêle annonçait la fermeture.

— Ça va… Il ne pleut presque plus…

Il portait un sac de cuir très plat en bandoulière.

Nous avons traversé le boulevard et suivi la Promenade des Anglais. Le café était tout près, à côté du cinéma Le Forum. Il a choisi une table derrière la baie vitrée et s’est laissé tomber sur la banquette.

— Quoi de neuf ? m’a-t-il dit. Vous êtes sur la côte d’Azur ?

J’ai voulu le mettre à l’aise :

— C’est drôle… Je vous ai vu l’autre jour sur la Promenade des Anglais…

— Vous auriez dû me dire bonjour.

Sa silhouette massive, le long de la Promenade, et ce sac en bandoulière qu’arborent certains hommes, vers cinquante ans, avec des vestes trop cintrées, dans le but de garder une silhouette juvénile…

— Je travaille depuis quelque temps dans la région… J’essaie d’écouler des stocks de vêtements de cuir…

— Ça marche ?

— Comme ci, comme ça. Et vous ?

— Moi aussi je travaille dans la région, lui ai-je dit. Rien d’intéressant…

Dehors, les grands lampadaires de la Promenade s’allumaient peu à peu. D’abord une clarté mauve et vacillante qu’un simple coup de vent risquait de souffler comme la flamme d’une bougie. Mais non. Au bout d’un instant, cette lumière incertaine devenait blanche et dure.

— Alors, nous travaillons dans le même coin, m’a-t-il dit. Moi, j’habite Antibes. Mais je circule beaucoup…

Son sac s’ouvrait de la même manière que les cartables d’écoliers. Il en sortit un paquet de cigarettes.

— Vous n’êtes plus jamais dans le Val-de-Marne ? demandai-je.

— Non, c’est fini.

Il y eut un instant de gêne entre nous.

— Et vous ? me demanda-t-il. Vous êtes revenu là-bas ?

— Jamais.

La seule pensée de me retrouver le long de la Marne me fit frissonner. Je jetai un regard vers la Promenade des Anglais, le ciel orange qui s’assombrissait, et la mer. Oui, j’étais bien à Nice. J’avais envie de pousser un soupir de soulagement.

— Je ne voudrais pour rien au monde revenir dans cet endroit, lui dis-je.

— Moi non plus.

Le garçon déposait le jus d’orange, la fine à l’eau et les verres sur la table. L’un et l’autre nous nous accrochions du regard au moindre de ses gestes, comme si nous voulions retarder le plus longtemps possible le moment de reprendre la conversation. C’est lui qui a fini par rompre le silence.

— Je voudrais mettre quelque chose au point avec vous…

Il me considérait d’un œil éteint.

— Voilà… Je n’étais pas marié avec Sylvia malgré les apparences… Ma mère ne voulait pas de ce mariage…

Pendant une fraction de seconde, la silhouette de Mme Villecourt m’est apparue, assise sur le ponton, au bord de la Marne.

— Vous vous rappelez ma mère… Ce n’était pas une femme facile… Il y avait des problèmes d’argent entre nous… Elle m’aurait coupé les vivres si je m’étais marié avec Sylvia…

— Vous m’étonnez beaucoup.

— Eh bien, c’est comme ça…

Je croyais rêver. Pourquoi Sylvia ne m’aurait-elle pas dit la vérité ? Je me souvenais même qu’elle portait une alliance.

— Elle voulait faire croire que nous étions mariés… C’était pour elle une question d’amour-propre… Et moi, je me suis conduit comme un lâche… J’aurais dû me marier avec elle…

Il fallait bien que je me rende à l’évidence : cet homme ne ressemblait pas à celui d’il y a sept ans. Il ne manifestait plus cette confiance en lui-même et cette grossièreté qui me le rendaient odieux. Au contraire, il était empreint, maintenant, d’une douceur résignée. Ses mains avaient changé. Il ne portait plus de gourmette.

— Si j’avais été marié avec elle, tout aurait été bien différent…

— Vous croyez ?

Décidément, il parlait de quelqu’un d’autre que de Sylvia, et les choses, avec le recul, avaient un autre sens pour lui que pour moi.

— Elle ne m’a pas pardonné cette lâcheté… Elle m’aimait… J’étais le seul qu’elle aimait…

Son sourire triste était aussi surprenant que le sac qu’il portait en bandoulière. Non, je n’avais pas affaire au même homme que celui des bords de Marne. Peut-être avait-il oublié des pans entiers du passé ou fini par se persuader que certains événements, aux conséquences si lourdes pour nous tous, n’avaient jamais eu lieu. J’éprouvais une envie irrésistible de le secouer.

— Et le projet de restaurant et de piscine dans cette petite île, du côté de Chennevières ?

J’avais haussé la voix et rapproché mon visage du sien. Mais loin d’être embarrassé par ma question, il conservait son sourire triste.

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire… Vous savez, je m’occupais surtout des chevaux de ma mère… Elle avait deux trotteurs qu’elle faisait courir à Vincennes…

     

 

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