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« Peut-être qu’on devrait faire demi-tour, suggéra Skunk. La choper tant qu’on a des chances de pouvoir le faire.

— Non. Je crois que celle-là va encore gagner en puissance. Nous allons la laisser mûrir quelque temps.

— T’es sûre de ça ou c’est juste une intuition ? »

Rose fit voleter sa main dans les airs.

« Une intuition suffisante pour qu’on risque de la perdre écrasée par un chauffard ou chopée par un pervers violeur d’enfants ? » Skunk avait dit ça sans la moindre ironie. « Sans parler de la leucémie ou d’un autre cancer ? Tu sais qu’ils sont sujets à ce genre de maladies.

— Si tu demandes son avis à Zéro, il te dira que les statistiques penchent en notre faveur. » Rose sourit et gratifia son amant d’une petite tape affectueuse sur la cuisse. « Tu t’inquiètes trop, Papa. On va continuer jusqu’à Sidewinder, comme prévu, puis on ira passer quelques mois en Floride. Barry et Grand-Pa Flop pensent tous les deux que ça risque d’être une bonne année à ouragans. »

Skunk fit la grimace. « Autant aller faire les poubelles.

— Peut-être, mais dans quelques-unes de ces poubelles, on trouve des restes assez succulents. Je m’en veux encore d’avoir loupé cette tornade à Joplin. Même si, évidemment, on reçoit jamais de signal assez anticipé pour ce genre de tempêtes-éclairs.

— Cette gamine… Elle nous a vus.

— Ouais.

— Et elle a vu ce qu’on faisait.

— Ouais. Où tu veux en venir, Skunk ?

— Elle pourrait nous coincer ?

— Mon chou, si elle a dépassé les onze ans, je veux bien manger mon chapeau. Ses parents n’ont probablement aucune idée de ce qu’elle est ni de ce qu’elle est capable de faire. Et s’ils s’en doutent, ils doivent essayer de le minimiser au maximum pour pas trop avoir à y penser.

— Ou ils vont l’envoyer chez un psychiatre qui l’assommera de tranquillisants et nous la rendra plus difficile à trouver », dit Skunk.

Rose sourit. « Si mon intuition est bonne, et je suis quasiment sûre qu’elle l’est, droguer cette gamine au Paxil serait aussi efficace qu’obturer un projecteur avec du film étirable. Nous la trouverons le moment venu. T’en fais pas.

— Si tu le dis. C’est toi le chef.

— Exact, mon poussin. » Cette fois, au lieu de lui tapoter la cuisse, elle lui mit la main au paquet. « Omaha, ce soir ?

— Ouais, au LaQuinta Inn. J’ai réservé toute la partie arrière du rez-de-chaussée.

— Bien. J’ai l’intention de te chevaucher comme un taureau de rodéo.

— On verra qui chevauchera qui », répondit Skunk. Il se sentait plein de vivacité depuis qu’ils avaient bouffé le môme Trevor. Tout comme Rose. Tout comme tous. Il ralluma la radio. Maintenant, c’était Cross Canadian Ragweed qui chantait que les gars de l’Oklahoma roulent leurs joints à l’envers.

Les Vrais, eux, roulaient vers l’ouest.

3

Il y avait des parrains AA cool, et il y avait des parrains AA durs, et il y en avait des comme Casey Kingsley, qui ne se laissaient pas mener en bateau par leurs protégés. Au début de leur relation, Casey avait ordonné à Dan de suivre quatre-vingt-dix réunions en quatre-vingt-dix jours et de l’appeler tous les matins à sept heures. « T’appelles trop tôt, je raccroche. T’appelles trop tard, je te dis de rappeler le lendemain… pour autant que tu sois encore à jeun le lendemain. T’appelles bourré, ou avec la gueule de bois, et aux trois premiers mots qui sortiront de ta bouche, je le saurai. »

Dan ayant bouclé ses quatre-vingt-dix réunions d’affilée s’était vu dispensé des appels matinaux. Après, Casey et lui s’étaient retrouvés trois fois par semaine pour prendre un jus ensemble au Sunspot Café. Lorsque Dan y entra, cet après-midi de juillet 2011, Casey était déjà installé sur une banquette. Son parrain AA de longue date (et premier employeur dans le New Hampshire) n’avait pas encore atteint l’âge de la retraite mais Dan lui trouvait l’air bien vieux. Il était presque totalement dégarni et boitait sévèrement. Il aurait eu besoin d’une prothèse de la hanche mais ne cessait de repousser l’opération.

Dan le salua, s’assit en face de lui, croisa les mains et attendit de recevoir le Catéchisme, comme l’appelait Casey.

« Es-tu sobre aujourd’hui, Danno ?

— Oui.

— Comment ce miracle de la tempérance s’est-il produit ? »

Dan récita: « Grâce au programme des Alcooliques anonymes et à Dieu tel que je le conçois. Il est possible que mon parrain ait également joué un petit rôle.

— Délicieux compliment. Mais me bourre pas le mou, et je te le bourrerai pas non plus. »

Patty Noyes s’approcha, cafetière en main, et servit Dan sans qu’il l’ait demandé. « Comment tu vas, mon beau ? »

Dan lui fit un grand sourire. « Bien, bien. »

Elle lui ébouriffa les cheveux puis retourna au comptoir avec un balancement des hanches un tout petit peu plus prononcé. Les deux hommes (comme font les hommes) suivirent des yeux le joli tic-tac de ses hanches, puis Casey reporta son regard sur Dan.

« Tu as un peu avancé dans la conception de ce Dieu-tel-que-tu-le-conçois ?

— Pas beaucoup, avoua Dan. J’ai dans l’idée que ça va être le travail de toute une vie.

— Mais le matin tu lui demandes de t’aider à t’abstenir de boire ?

— Oui.

– À genoux ?

— Oui.

— Et le soir tu lui dis merci ?

— Oui. Et à genoux.

— Pourquoi ?

— Pour me rappeler que l’alcool m’a mis à genoux », dit Dan. C’était la vérité.

Casey hocha la tête. « Ça, c’est les trois premières étapes. Résume-les-moi brièvement.

— Tout seul, je ne peux pas, Dieu peut, je me confie à ses soins. » Il précisa: « Dieu tel que je le conçois.

— Et que tu ne conçois pas vraiment ?

— Non.

— Maintenant, dis-moi pourquoi tu buvais.

— Parce que je suis un alcoolique.

— Pas parce que ta maman t’a jamais aimé ?

— Non. » Wendy avait eu ses failles, mais son amour pour lui — et celui de Dan pour elle — n’avait jamais flanché.

« Parce que ton papa t’a jamais aimé ?

— Non. » Même si un jour il m’a cassé le bras et qu’à la fin il a failli me tuer.

« Parce que c’est héréditaire ?

— Non. » Dan but une gorgée de café. « Bien que ça le soit. Tu le sais aussi bien que moi.

— Absolument. Je sais aussi que ça ne compte pas. Nous avons bu parce que nous sommes des alcooliques. Nous n’en guérissons pas. Nous bénéficions de rémissions au jour le jour en fonction de notre état spirituel, et c’est tout.

— Oui, chef. C’est bon, on en a fini avec ça ?

— Presque. Est-ce que tu as eu envie de boire aujourd’hui ?

— Non. Et toi ?

— Non. » Casey se fendit d’un grand sourire qui, illuminant son visage, le rajeunit. « C’est un miracle. Toi aussi tu dirais que c’est un miracle, Danny ?

— Oui. Je le dirais. »

Patty revint et posa un gros ramequin de flan à la vanille devant Dan avec deux — pas juste une — cerises rouges posées dessus. « Mange-moi ça. Cadeau de la maison. Tu as besoin de te remplumer.