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Seulement…

Seulement quand il avait eu besoin de Dick — à l’Overlook, puis plus tard en Floride, quand Mrs. Massey était réapparue —, Dick avait tout de suite accouru. Chez les AA, on appelait ce genre de démarche une visite de la douzième étape. Car, lorsque l’élève est prêt, le maître apparaît.

Plusieurs fois, Dan avait eu l’occasion d’accompagner Casey Kingsley ou un autre membre du Programme lors de visites de la douzième étape à des hommes profondément abîmés dans la drogue ou l’alcool. Parfois, ce service leur était demandé par des amis ou un patron, mais le plus souvent par la famille, ayant épuisé toutes les autres ressources et ne sachant plus à quel saint se vouer. Ils avaient connu quelques réussites au cours du temps, mais la plupart de ces visites se soldaient par des portes claquées et l’invitation faite à Casey et à ses acolytes de se les foutre au cul, leurs bondieuseries de secte bien-pensante. Un type au cerveau détruit par la méthamphétamine, un ancien combattant de la glorieuse équipée de George Bush en Irak, les avait même menacés d’un calibre. En s’éloignant du taudis dans le petit bled de Chocorua où le vétéran était terré avec sa femme terrifiée, Dan avait dit: « C’était une fameuse perte de temps.

— Peut-être, si nous l’avions fait pour eux, avait répondu Casey. Mais on ne l’a pas fait pour eux. On l’a fait pour nous. Tu aimes la vie que tu mènes, Danny-boy ? » Ce n’était pas la première fois qu’il lui posait cette question, et ce ne serait pas la dernière.

« Oui. » Zéro hésitation là-dessus. Peut-être qu’il n’était pas le président de General Motors et qu’il ne tournait pas de scènes déshabillées avec Kate Winslet, mais, de la façon dont Dan voyait les choses, il avait tout.

« Tu crois que tu l’as gagnée ?

— Non, avait répondu Dan en souriant. Pas vraiment. Ça ne peut pas se gagner.

— Alors, d’après toi, qu’est-ce qui t’a fait ramener ton cul dans un endroit où tu as plaisir à te lever le matin ? La chance ou la grâce ?

— J’en sais rien. »

Il pensait que Casey voulait l’entendre dire que c’était la grâce, mais ses années de sobriété lui avaient fait prendre l’habitude, même inconfortable, de l’honnêteté.

« Normal, quand t’as le dos au mur, y a aucune différence entre les deux. »

5

« Abra, Abra, Abra, marmonna-t-il en remontant l’allée de la Maison Rivington. Dans quoi tu t’es fourrée, ma petite ? Et dans quoi tu es en train de me fourrer ? »

Il pensait qu’il allait devoir recourir au Don pour essayer de la contacter, mais en entrant dans sa chambre de la tourelle, il vit que ce ne serait pas nécessaire. Sur son tableau noir, en lettres soignées, il y avait écrit:

cadabra@nhml.com

L’adresse électronique d’Abra le fit gamberger quelques secondes, puis, pigeant soudain, il éclata de rire. « Pas mal, fillette, pas mal. »

Il alluma son ordinateur portable. Quelques secondes plus tard, il cliquait sur « Nouveau message ». Ayant tapé l’adresse d’Abra sur la ligne du haut, il resta les yeux fixés sur le curseur. Quel âge avait-elle ? D’après leurs communications précédentes, entre douze et seize ans, ce qui faisait d’elle une préadolescente mûre ou une adolescente un peu candide. Probablement plus près des douze. Et il était là, prêt à engager une conversation virtuelle avec elle. Lui, un homme en âge d’avoir la barbe poivre et sel s’il arrêtait de se raser… Qui veut arrêter un pédophile ?

C’est peut-être une broutille. Ce serait bien possible ; c’est rien qu’une gosse, après tout.

Oui, mais une gosse sacrément effrayée. Et elle avait piqué sa curiosité. Depuis déjà un certain temps. Tout comme lui-même, supposait-il, avait naguère piqué la curiosité de Dick Hallorann.

Un petit peu de grâce ne me ferait pas de mal. Juste maintenant. Et beaucoup de chance.

Sur la ligne « Objet » du nouveau message, Dan tapa Coucou Abra. Il descendit le curseur dans la zone de texte, respira un bon coup et écrivit: Dis-moi ce qui t’arrive.

6

Le dimanche après-midi suivant, Dan était assis au grand soleil sur un banc devant la façade couverte de lierre de la bibliothèque municipale d’Anniston. Il tenait le Union Leader du jour ouvert devant lui, il y avait des mots sur la page, mais il était bien trop nerveux pour avoir la moindre idée de ce qu’ils racontaient.

À quatorze heures précises, une jeune fille en jean arriva à bicyclette. Elle alla la ranger dans le garage à vélos au bord de la pelouse en lui adressant un petit bonjour de la main et un grand sourire.

Voilà donc Abra. Comme dans Abracadabra.

Elle était grande pour son âge. Presque toute en jambes. Une queue de cheval fournie retenait une masse de boucles blondes qui semblaient prêtes à se rebeller et à se répandre en cascade. Le fond de l’air était frais et elle portait un blouson léger floqué ANNISTON CYCLONES dans le dos. Ayant récupéré les quelques livres fixés à son porte-bagages par un tendeur, elle vint à lui en courant, toujours avec ce grand sourire franc sur les lèvres. Jolie sans être belle. Quoique… si, ses grands yeux bleus largement écartés étaient très beaux.

« Oncle Dan ! Ouah, que je suis contente de te voir ! » Et elle lui claqua une bise enthousiaste sur la joue. Ça, ça ne figurait pas dans le scénario. La confiance de cette gamine dans l’honnêteté de « l’oncle Dan » était effrayante.

« Moi aussi, Abra, je suis content de te voir. Assieds-toi. »

Il l’avait prévenue qu’ils devraient se montrer prudents et Abra — en enfant de son siècle — avait instantanément compris. Ils étaient convenus que la meilleure solution serait sans doute de se rencontrer au grand jour ; or peu d’endroits à Anniston se trouvaient aussi exposés que la pelouse de la bibliothèque, située quasiment au centre de la petite ville.

Abra le dévisageait avec un franc intérêt, peut-être même un brin d’avidité. Dan avait la sensation de minuscules doigts lui tapotant légèrement l’intérieur du crâne.

(où est Tony ?)

Il porta son index à sa tempe.

Abra sourit, et sa beauté s’en trouva confirmée, la métamorphosant en une jeune fille qui briserait des cœurs dans peu d’années.

(SALUT TONY !)

La pensée sonore le fit tressaillir et il repensa à la façon dont Dick Hallorann avait encaissé le choc derrière le volant de sa voiture, tandis que son regard se vidait momentanément.

(il faut que nous parlions tout haut)

(oui OK)

« Je suis le cousin de ton père, d’accord ? Pas un vrai oncle, mais c’est comme ça que tu m’appelles.

— OK, ouais, t’es mon oncle Dan. Tout se passera bien, du moment que la meilleure copine de ma mère ne rapplique pas. Elle s’appelle Gretchen Silverlake. Je crois bien qu’elle connaît tout notre arbre généalogique, et il est pas très touffu. »

Ah, génial, songea Dan. La meilleure copine fouinarde.

« Mais y a aucun risque, dit Abra. Son fils aîné joue dans l’équipe de football et elle rate jamais un match des Cyclones. Presque tout le monde est au match aujourd’hui, alors arrête d’avoir peur que quelqu’un te prenne pour »