Elle termina sa phrase par une image mentale, crue mais limpide: un dessin animé, en fait, qui montrait une petite fille dans une allée sombre menacée par une grosse silhouette en pardessus. Les genoux de la fillette s’entrechoquaient, et, juste avant que l’image ne s’efface, Dan vit une bulle s’épanouir au-dessus de sa tête: « Ouh, un type chelou ! »
« Je trouve pas ça très drôle. »
Il conçut sa propre image et la lui envoya: Dan Torrance en uniforme rayé, emmené par deux policiers baraqués. Il ne s’était jamais essayé à ce genre de communication, et il n’était pas aussi doué qu’elle, mais il fut ravi de découvrir qu’il y arrivait. Puis, avant même qu’il ait compris ce qui se passait, Abra s’était approprié son image et l’avait modifiée. Dan sortait un revolver de sa ceinture, le braquait sur un des policiers et pressait la détente. Un mouchoir portant le mot PAN ! jaillissait du canon du revolver.
Dan la regarda fixement, bouche bée.
Abra porta son poing à sa bouche et pouffa. « Désolée. J’ai pas pu résister. On pourrait jouer à ça tout l’après-midi, hein ? On rigolerait bien. »
Il imaginait que ce serait aussi un soulagement pour elle qui avait passé des années avec un splendide ballon entre les mains, et personne avec qui jouer. Même chose pour lui, évidemment. Pour la première fois depuis son enfance — depuis Dick Hallorann —, il était en position d’émettre autant que de recevoir.
« Tu as raison, on s’amuserait bien, mais c’est pas le jour. Il faut que tu me racontes à nouveau toute l’histoire. Ton courriel ne m’en a donné qu’un aperçu.
— Par où je commence ?
— Si tu me disais ton nom de famille, pour commencer ? Si je suis ton oncle à titre honorifique, je devrais sûrement le connaître. »
Cela la fit rire. Dan tenta de garder son sérieux, en vain. Que Dieu lui vienne en aide, cette gamine lui plaisait déjà.
« Je m’appelle Abra Rafaella Stone », dit-elle. Son rire s’était brusquement éteint. « J’espère juste que la femme au chapeau ne le découvrira jamais. »
Ils restèrent quarante-cinq minutes assis ensemble sur le banc de la bibliothèque, avec le doux soleil d’automne sur leur visage. Pour la première fois de sa vie, Abra éprouvait un plaisir sans mélange — une joie même — à user de ce talent qui l’avait toujours déconcertée et parfois terrifiée. Cet homme lui avait même procuré un nom pour le désigner: le Don. C’était un super nom, un nom réconfortant, car elle avait toujours plutôt eu le sentiment que c’était pas un cadeau.
Tous deux avaient beaucoup de choses à se raconter — des tonnes de notes mentales à comparer — et ils avaient à peine commencé quand une femme en jupe de tweed, la cinquantaine rondelette, s’approcha d’eux pour les saluer. Elle les examinait avec curiosité, mais pas une curiosité déplacée.
« Bonjour, Mrs. Gerard. Je vous présente mon oncle Dan. Mrs. Gerard était ma prof d’anglais l’an dernier.
— Ravi de vous rencontrer, madame. Dan Torrance. »
Mrs. Gerard serra sa main tendue d’un seul petit aller-retour digne. Abra sentit Dan — oncle Dan — se détendre. Ouf.
« Vous habitez par ici, Mr. Torrance ?
— Tout près d’ici, à Frazier. Je travaille à l’hospice là-bas. La Maison Rivington.
— Ah. C’est un travail estimable que vous faites là. Abra, as-tu lu Le cœur est un chasseur solitaire ? Le roman de Carson McCullers que je vous avais recommandé ? »
Abra se renfrogna. « Il est sur mon étagère — j’ai eu une carte-cadeau de la librairie pour mon anniversaire — mais je l’ai pas encore commencé. Il a l’air difficile à lire.
— Tu es prête pour les livres difficiles, lui dit Mrs. Gerard. Plus que prête. L’entrée au lycée va arriver plus vite que tu ne crois, puis ce sera l’université. Je te suggère de le commencer dès aujourd’hui. C’était un plaisir de vous rencontrer, Mr. Torrance. Vous avez une nièce extrêmement intelligente. Mais, Abra, sache qu’avec le jugement vient la responsabilité. »
Elle lui tapota la tempe pour appuyer son propos, puis gravit les marches de la bibliothèque et disparut à l’intérieur.
Abra se tourna vers Dan. « C’était pas trop méchant, n’est-ce pas ?
— Jusque-là, ça va, admit Dan. Bien sûr, si elle en parle à tes parents…
— Elle leur en parlera pas. Maman est à Boston pour s’occuper de ma Momo qui a le cancer.
– Ça me fait de la peine. Est-ce que ta Momo est ta
(grand-mère)
(arrière-grand-mère)
— En plus, dit Abra, c’est pas vraiment un mensonge, que tu es mon oncle. En sciences, l’an dernier, Mr. Staley nous a dit que tous les humains partagent le même patrimoine génétique. Il a dit que les choses qui nous différencient sont infimes. Est-ce que tu savais qu’on partage environ quatre-vingt-dix pour cent de nos gènes avec les chiens ?
— Non, dit Dan, mais ça explique pourquoi les Frolic m’ont toujours paru si appétissants. »
Abra éclata de rire. « Donc, tu pourrais être mon oncle ou mon cousin ou autre. C’est tout ce que je dis.
— C’est la théorie de la relativité d’Abra, c’est ça ?
— Ouais, je crois. Est-ce qu’on a besoin d’avoir la même couleur d’yeux ou la même implantation de cheveux pour être parents ? Toi et moi avons en commun quelque chose d’autre que quasiment personne n’a. Ça nous apparente d’une façon encore plus spéciale. Est-ce que tu crois que c’est un gène, comme celui des yeux bleus ou des cheveux roux ? Et au fait, tu savais que c’est en Écosse qu’il y a la plus grande proportion de rouquins ?
— Non, je l’ignorais, dit Dan. Tu es un puits de science. »
Le sourire d’Abra s’éteignit. « C’est une critique ?
— Pas du tout. J’imagine que le Don pourrait provenir d’un gène, mais non, vraiment, je ne le pense pas. Je pense qu’il n’est pas quantifiable.
– Ça veut dire qu’on ne peut pas se le représenter ? Comme Dieu, le paradis et tout ça ?
— Oui. » Dan se surprit à penser à Charlie Hayes et à tous ceux, avant et après Charlie, qu’il avait aidés, sous son avatar de Docteur Sleep, à quitter ce monde. Certains parlaient de l’instant de la mort comme d’un « passage ». Dan aimait bien cette idée car elle lui paraissait tout à fait fondée. Lorsque l’on voyait, de ses propres yeux, des hommes et des femmes littéralement « passer » de ce monde-ci à ce monde-là — quitter ce Teenytown qu’on appelait « réalité » pour rejoindre une sorte de Cloud Gap dans l’au-delà —, notre façon de penser en était radicalement transformée. Pour ceux qui se trouvaient dans cette extrémité fatale, c’était le monde qui passait. Dans ces moments de passage, Dan s’était toujours senti en présence d’une sorte d’énormité à peine entrevue. Ces hommes et ces femmes s’endormaient, s’éveillaient, s’en allaient… ailleurs. Ils continuaient. Enfant déjà, il avait eu des raisons de le croire.
« À quoi tu penses ? demanda Abra. Je vois ce que c’est, mais j’arrive pas à le comprendre. Et je voudrais comprendre.
— Je ne sais pas comment te l’expliquer, lui dit-il.
– Ça avait un rapport avec les gens-fantômes, non ? J’en ai vu une fois, dans le petit train de Frazier. »
Dan écarquilla les yeux. « Tu en as vu ?
— Oui. Je pense pas qu’ils me voulaient du mal — ils m’ont regardée, c’est tout — mais ils étaient plutôt effrayants. Je crois que, peut-être, c’étaient des gens qui avaient pris le train dans le passé. Tu as déjà vu des gens-fantômes ? Tu en as vu, hein ?