— Oui, mais ça fait très longtemps. » Et certains étaient beaucoup plus que de simples fantômes. Les fantômes ne laissent pas de traces sur les lunettes des cabinets et les rideaux de douche. « Abra, tes parents sont au courant que tu as le Don ?
— Mon père croit que je l’ai perdu, sauf pour certaines choses — comme quand j’ai téléphoné depuis mon camp d’été parce que je savais que Momo était malade — et il en est bien content. Maman sait que je l’ai encore, parce qu’elle me demande parfois de l’aider à retrouver des choses qu’elle a perdues — il n’y a pas longtemps, c’était ses clés de voiture, qu’elle avait laissées sur l’établi de papa dans le garage —, mais ce qu’elle sait pas, c’est que je l’ai encore très fort. En tout cas, ils n’en parlent plus. » Elle se tut un instant. « Momo le sait. Elle en a pas peur comme papa et maman, mais elle m’a dit de faire attention. Parce que si les gens le découvrent… » Elle fit une grimace comique, riboula des yeux et darda le bout de sa langue par un coin de sa bouche. « Ouh, une nana chelou. Tu connais ? »
(Oui)
Elle lui sourit avec gratitude. « Sûr que tu connais.
— Personne d’autre ne le sait ?
— Ben… Momo m’a dit d’en parler au Dr John, parce qu’il est déjà en partie au courant. Il a… hum… vu un truc que j’ai fait avec des cuillères quand j’étais toute petite. Je les avais genre suspendues au plafond, à ce qu’il paraît.
— Ton Dr John, ça serait pas par hasard John Dalton ? »
Le visage d’Abra s’éclaira. « Tu le connais ?
— En fait, oui. J’ai retrouvé quelque chose qu’il avait perdu, un jour. »
(une montre !)
(exact)
« Mais je lui dis pas tout », précisa Abra. Elle parut embarrassée. « Je lui ai pas parlé du p’tit gars du base-ball, et jamais j’irais lui parler de la femme au chapeau. Parce qu’il en parlerait à mes parents, et ils ont déjà assez de tracas comme ça. En plus, qu’est-ce qu’ils pourraient faire ?
— Laissons ça de côté pour le moment. Parle-moi de ce petit gars du base-ball. Qui est-ce ?
— Bradley Trevor. Brad. Des fois, il mettait sa casquette à l’envers pour en faire une casquette-talisman. Tu sais ce que c’est ? »
Dan hocha la tête.
« Il est mort. Ils l’ont tué. Mais d’abord ils l’ont torturé. Ils l’ont horriblement torturé. »
Sa lèvre inférieure se mit à trembler, et tout à coup, elle fit davantage petite fille de neuf ans que préado de treize.
(ne pleure pas Abra nous ne devons pas attirer l’attention)
(je sais oncle Dan je sais)
Elle baissa la tête, inspira plusieurs fois profondément, puis le regarda à nouveau. Ses yeux étaient toujours brillants, mais sa bouche avait cessé de trembler. « Ça va, dit-elle. Oui, ça va aller. Je suis vraiment contente de plus être toute seule avec ça dans ma tête. »
Dan l’écouta attentivement décrire ce dont elle se souvenait de sa toute première rencontre avec Bradley Trevor, deux ans auparavant. L’image la plus nette qu’elle conservait était celle de nombreux faisceaux de lampes de poche entrecroisés illuminant l’enfant couché par terre. Et ses cris. Elle se souvenait de ses cris.
« Ils devaient l’éclairer parce qu’ils pratiquaient sur lui une sorte de chirurgie, expliqua Abra. C’est comme ça qu’ils disaient, mais en fait tout ce qu’ils faisaient, c’était le torturer. »
Elle lui raconta comment elle avait retrouvé Bradley sur la dernière page de l’Anniston Shopper, avec tous les autres enfants disparus. Comment elle avait touché sa photo pour voir si elle arrivait à retrouver où il était.
« Tu peux faire ça ? lui demanda-t-elle. Toucher des choses et voir des images dans ta tête ? Voir dans le passé ?
— Parfois. Pas toujours. Je pouvais le faire davantage — et mieux — quand j’étais petit.
— Est-ce que tu crois que ça me passera en grandissant ? Ça me dérangerait pas. » Elle se tut pour réfléchir un peu. « Sauf que si, ça me dérangerait un peu. C’est dur à expliquer.
— Je comprends ce que tu veux dire. C’est notre Don, tu comprends ? Ce que nous pouvons donner. »
Abra lui sourit.
« Tu crois vraiment savoir où ils ont tué ce garçon ?
— Oui, et ils l’ont enterré là aussi. Ils ont même enterré son gant de base-ball. » Abra lui tendit une feuille de cahier. C’était une copie, pas l’original. Ça l’aurait gênée de laisser voir à quiconque qu’elle avait écrit les noms des garçons de ’Round Here non pas juste une fois mais des dizaines de fois. Même la façon dont elle les avait écrits lui paraissait maintenant totalement imbécile, avec ces grosses lettres rondes censées exprimer non pas l’amour, mais l’amûûûr.
« Te fais pas de bile pour ça, lui dit Dan distraitement tout en examinant ce qu’elle avait écrit sur la page. Moi, j’ai été toqué de Stevie Nicks quand j’avais ton âge. Et d’Ann Wilson aussi, de Heart. Tu n’as probablement jamais entendu parler d’elle, elle est rétro maintenant, mais à l’époque je rêvais de l’inviter à un de nos bals du vendredi soir au lycée de Glenwood. C’est pas idiot, ça, d’après toi ? »
Abra le dévisageait, bouche bée.
« Idiot, mais normal. La chose la plus naturelle du monde. Alors lâche-toi un peu les baskets avec ça. Et j’ai pas fureté dans ta tête, Abra. C’était là, en gros plan. Ça m’a comme qui dirait sauté à la figure.
— Oh là là. » Les joues d’Abra étaient en feu. « Va falloir que je m’y habitue…
— Moi aussi, ma petite. » Il reposa les yeux sur la feuille de cahier.
« Comment… tu as réussi à obtenir tout ça ? En te le repassant plusieurs fois en boucle ? Comme une séquence de film ?
— Pour le panneau ENTRÉE INTERDITE, ça a été facile, je l’ai eu du premier coup, mais pour le truc des industries organiques et de l’usine d’éthanol, j’ai dû recommencer plusieurs fois. Tu sais le faire, toi ?
— J’ai jamais essayé. Peut-être une fois… mais non, je crois pas.
— J’ai trouvé Freeman, Iowa, sur l’ordinateur. Et j’ai même vu l’usine avec Google Earth. Ces endroits existent vraiment. »
Les pensées de Dan retournèrent John Dalton. D’autres membres du Programme avaient ébruité qu’il avait un don particulier pour retrouver des objets ; John, jamais. Pas vraiment surprenant. Les médecins sont soumis au secret professionnel, non ? Un peu comme celui auquel s’engagent les AA… Ce qui, dans le cas de John, offrait une double sécurité.
Abra était en train de lui dire: « Tu pourrais appeler les parents de Bradley Trevor, non ? ou le shérif du comté de Canton ? Moi, ils me croiraient pas, mais un adulte, oui.
— J’imagine que c’est possible. » Mais évidemment, un témoin affirmant savoir où était enterré le corps serait automatiquement placé en tête de la liste des suspects, donc s’il le faisait, il faudrait qu’il veille très, très attentivement aux mots qu’il emploierait.
Abra, dans quel pétrin tu es en train de me fourrer.