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« Pardon », murmura-t-elle.

Il posa sa main sur la sienne et la pressa doucement. « Non, ne dis pas ça. Tu n’étais pas censée l’entendre, celle-là. »

Abra se redressa. « Oh, zut, v’là Yvonne Stroud qui s’amène. Elle est dans ma classe. »

Dan lâcha promptement sa main. Une fille brune et ronde, à peu près de l’âge d’Abra, remontait le trottoir dans leur direction. Elle portait un sac sur le dos et serrait un bloc-notes contre sa poitrine. Ses yeux étaient vifs et pleins de curiosité.

« Elle va vouloir tout savoir sur toi, dit Abra. Tout, je t’assure. Et elle cafte. »

Oh-oh.

Dan regarda la fille qui approchait.

(on n’est pas intéressants)

« Aide-moi, Abra », dit-il. Et il la sentit se joindre à lui. Dès qu’ils s’y mirent ensemble, la pensée gagna immédiatement en force et en intensité.

(ON N’EST PAS DU TOUT INTÉRESSANTS)

« Ça marche, dit Abra. Encore un peu. Fais-le avec moi. Comme si on chantait. »

(TU NOUS VOIS À PEINE ON N’EST PAS INTÉRESSANTS ET D’AILLEURS T’ES PRESSÉE T’AS MIEUX À FAIRE QUE NOUS REGARDER)

Yvonne Stroud remonta l’allée d’un pas rapide, adressant sans ralentir un vague salut à Abra du bout des doigts. Elle gravit en courant les marches de la bibliothèque et disparut à l’intérieur.

« Je suis l’oncle invisible », dit Dan.

Abra le dévisagea sérieusement. « D’après la théorie de la relativité d’Abra, c’est tout à fait ce que tu es. Un peu comme… » Elle lui envoya l’image d’un pantalon claquant au vent sur une corde à linge.

(un jean)

Et tous deux éclatèrent de rire.

9

Pour s’assurer qu’il avait bien compris de quoi il s’agissait, Dan la fit revenir trois fois sur l’épisode de la plaque tournante.

« T’as jamais fait ça non plus ? lui demanda Abra. La vision télescopique ?

— La projection astrale ? Non. Est-ce que ça t’arrive souvent ?

– Ça m’est arrivé une ou deux fois. » Elle réfléchit. « Peut-être trois. Une fois, je suis entrée à l’intérieur d’une fille qui se baignait dans la rivière. Je la regardais depuis notre portail, au fond du jardin. J’avais neuf ou dix ans. Je ne sais pas pourquoi ça m’est arrivé, elle était pas en danger, ni rien, elle se baignait juste avec ses amis. C’est cette fois-là que ça a duré le plus longtemps. Au moins trois minutes. T’appelles ça de la projection astrale, toi ? Comme… dans l’espace ?

— C’est un terme ancien, qui remonte aux séances de spiritisme du siècle dernier, et ce n’est probablement pas le plus adapté. Aujourd’hui, on parlerait plutôt d’expérience de sortie du corps. » Si tant est qu’on puisse mettre des mots sur une expérience comme celle-là. « Mais… laisse-moi bien comprendre… la fille qui nageait n’est pas entrée en toi ? »

Abra secoua vigoureusement la tête, faisant voltiger sa queue de cheval. « Elle ne s’est même pas rendu compte que j’étais là. La seule fois où ça a marché dans les deux sens, c’était avec la femme. La femme au chapeau. Sauf que j’ai pas vu son chapeau cette fois-là parce que j’étais à l’intérieur d’elle. »

Dan décrivit un cercle avec son doigt. « Tu es entrée en elle et elle est entrée en toi.

— Oui. » Abra frissonna. « C’est elle qui a coupé Bradley Trevor jusqu’à ce qu’il meure. Quand elle sourit, elle a une grande dent sur la mâchoire du haut. »

Cette histoire de chapeau lui rappelait vaguement quelque chose, quelque chose qui lui fit penser à Deenie de Wilmington. Parce que Deenie portait un chapeau ? Non, du moins pas qu’il s’en souvienne ; mais faut dire qu’il était bien bourré. Ça n’avait probablement rien à voir avec elle — le cerveau fait parfois de ces associations fantômes, voilà tout, surtout quand il est sous pression — mais la vérité, c’était que Deenie n’était jamais très éloignée de ses pensées. Il suffisait d’une chose aussi dérisoire qu’un étalage de sandales à semelles de liège dans la vitrine d’un magasin pour la lui rappeler.

« Qui c’est, Deenie ? » demanda Abra. Puis elle cligna rapidement des yeux et rejeta la tête en arrière, comme si Dan avait brusquement agité sa main devant elle. « Oups. J’aurais pas dû voir ça. Pardon.

– Ça ne fait rien, dit-il. C’est pas grave. Revenons à ta femme au chapeau. Quand tu l’as revue ensuite, à ta fenêtre, ce n’était plus pareil ?

— Non. Je suis même pas sûre que c’était l’effet du Don. Je crois plutôt que c’était l’effet du souvenir, de la fois où je l’ai vue faire du mal au p’tit gars du base-ball.

— Donc, elle ne t’a pas vue non plus, cette fois-là. Elle ne t’a jamais vue. » Si cette femme était aussi dangereuse que le croyait Abra, ce détail avait son importance.

« Non. Je suis sûre qu’elle ne m’a jamais vue. Mais elle veut me voir. » Elle le dévisagea, les yeux agrandis, la bouche de nouveau tremblante. « Quand on était sur la plaque tournante, elle a pensé miroir. Elle voulait que je me regarde dans un miroir. Elle voulait se servir de mes yeux pour me voir.

— Qu’a-t-elle vu à travers tes yeux ? Cela pourrait-il l’aider à te localiser ? »

Abra réfléchit sérieusement à la question. Puis, elle dit: « Je regardais par ma fenêtre quand c’est arrivé. Tout ce que je vois de là, c’est ma rue. Et les montagnes, bien sûr. Mais il y a des tas de montagnes comme ça en Amérique, pas vrai ?

— Vrai. » La femme au chapeau pourrait-elle rapprocher les montagnes qu’elle avait vues par les yeux d’Abra d’une photo de ces mêmes montagnes, si elle faisait une recherche fouillée sur internet ? Comme pour tant d’autres choses dans ce domaine, il n’y avait aucun moyen de le savoir.

« Pourquoi ils l’ont tué, Dan ? Pourquoi ils ont tué le p’tit gars du base-ball ? »

Dan pensait le savoir, et il le lui aurait caché s’il l’avait pu, mais même une entrevue aussi brève avec Abra Rafaella Stone avait suffi à lui apprendre qu’il n’aurait jamais ce genre de relation avec elle. Les alcooliques abstinents qui s’efforcent à « l’honnêteté dans toutes nos affaires » y parviennent rarement, mais lui et Abra y étaient voués.

(nourriture)

Elle le regardait fixement, atterrée. « Ils mangent le Don  ? »

(oui je crois)

(c’est des VAMPIRES ?)

Puis, à haute voix: « Comme dans Twilight  ?

— Non, pas comme ceux-là, lui dit Dan. Mais, c’est juste une supposition, Abra, ne t’emballe pas. »

La porte de la bibliothèque s’ouvrit. Dan regarda qui sortait, craignant que ce ne soit la trop curieuse Yvonne Stroud, mais c’était un garçon et une fille qui n’avaient d’yeux que l’un pour l’autre. Il se retourna vers Abra. « Il faut qu’on en termine.

— Je sais. » Elle porta sa main à sa bouche, se frotta les lèvres, s’aperçut de son geste et reposa sa main sur ses genoux. « Mais j’ai tellement de questions à te poser. Il y a tellement de choses que je voudrais savoir. Ça prendrait des heures.

— Et nous ne les avons pas. Tu es sûre d’avoir reconnu un Sam’s ?

— De quoi ?

— Elle était bien dans un supermarché Sam’s ?

— Ah… oui.

— Je connais cette chaîne. J’en ai fréquenté quelques-uns, mais pas par ici. »

Abra sourit. « Évidemment, oncle Dan, il n’y en a aucun par ici. Ils sont tous dans l’Ouest. Ça aussi, j’ai vérifié sur Google. » Son sourire s’estompa. « Il y en a des centaines, du Nebraska jusqu’en Californie.