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Le distingué chef cuisinier Richard « Dick » Hallorann, 81 ans

Il y avait une photo, petite, mais Dan aurait reconnu ce visage sagace et jovial entre tous. Était-il mort seul ? Dan en doutait. L’homme était trop sociable pour cela… et trop amateur de femmes. Il avait probablement été très entouré sur son lit de mort, mais les deux personnes qu’il avait sauvées, cet hiver-là dans le Colorado, n’y étaient pas. Pour Wendy Torrance, elle avait une excuse: elle avait précédé Dick dans la mort de plusieurs années. Son fils, par contre…

Quand Dick avait « passé », ce fils se trouvait-il dans un bouge quelconque, imbibé de whisky, à écouter des chansons de routiers dans le juke-box ? Ou peut-être en cellule de dégrisement pour troubles sur la voie publique en état d’ébriété ?

L’article imputait la cause du décès à une crise cardiaque. Dan fit redéfiler le texte vers le haut afin de vérifier la date: 19 janvier 1999. Cela faisait bientôt quinze ans que l’homme qui leur avait sauvé la vie, à lui et sa mère, était mort. Aucune aide à espérer de ce côté-là.

Derrière lui, Dan perçut le doux crissement de la craie sur l’ardoise. Il resta assis à sa place encore un instant, devant son ordinateur allumé et sa nourriture qui refroidissait. Puis, lentement, il se retourna.

La craie était toujours posée sur le rebord en bas du tableau, mais un dessin était néanmoins en train d’apparaître. Assez grossier, mais reconnaissable. Un gant de base-ball. Le dessin achevé, la craie — invisible, mais produisant toujours ce petit crissement discret — traça un point d’interrogation dans la paume du gant.

« Laisse-moi y réfléchir », dit-il. Mais l’interphone ne lui en laissa pas le temps. Il bourdonnait, appelant Docteur Sleep.

CHAPITRE 9

LA VOIX DE NOS CHERS DISPARUS

1

En cet automne 2013, à quatre-vingt-douze ans, Eleanor Ouellette était la résidente la plus âgée de la Maison Rivington: assez âgée pour que son patronyme n’ait jamais été américanisé. Elle ne le prononçait pas WILL-let à l’américaine, mais de plus élégante et française façon: OUHH-lette. Dan l’appelait parfois Miss Ouhh-Là-Là ! ce qui la faisait toujours sourire. Ron Stimson, l’un des quatre médecins attachés à l’hospice, avait un jour confié à Dan qu’Eleanor était la preuve vivante que la vie triomphe parfois de la mort. « Ses fonctions hépatiques sont foutues, ses poumons carbonisés par quatre-vingts ans de tabagisme, elle a un cancer colorectal — à progression lente mais extrêmement maligne — et les parois de son cœur sont plus fines que les moustaches d’un chat. Et pourtant, elle continue. »

Si Azraël ne se trompait pas (et l’expérience avait appris à Dan qu’il ne se trompait jamais), la longue vie d’Eleanor touchait à sa fin, or la vieille dame n’avait en rien l’apparence d’une femme sur le point de tirer sa révérence. Dan la trouva assise dans son lit, en train de caresser le chat. Le coiffeur étant passé pas plus tard que l’avant-veille, sa permanente était aussi impeccable que sa chemise de nuit rose. Cette teinte mettait un peu de couleur sur ses joues exsangues et le bas, légèrement remonté sur les baguettes sèches de ses jambes, bouffait comme une robe de bal.

Dan porta ses deux mains à ses joues et agita ses doigts écartés. « Ouhh-là-là ! Une belle femme ! Je suis amoureux* ! »

Eleanor riboula des yeux, puis lui sourit en inclinant la tête sur le côté. « Maurice Chevalier et toi, ça fait deux, mais je t’aime bien, cher*. Tu es gai, ce qui est important, tu es malicieux, ce qui est plus important, et tu as de belles fesses, ce qui est extrêmement important. Le fessier d’un homme est le piston qui entraîne le monde et le tien n’est pas mal du tout. Dans ma jeunesse folle, je l’aurais enroulé autour de mon petit doigt, ton joli petit cul, et je t’aurais croqué tout cru. De préférence au bord de la piscine du Méridien de Monte Carlo, devant un public admiratif qui aurait applaudi mes exploits par-derrière et par-devant. »

Sa voix, rauque mais modulée, réussissait à rendre l’image charmante plutôt que vulgaire. Aux oreilles de Dan, le timbre de vieille fumeuse d’Eleanor était celui d’une chanteuse de cabaret qui avait déjà tout fait et tout vu avant que les troupes allemandes ne défilent au pas de l’oie sur les Champs-Élysées au printemps 1940. Une femme qui avait roulé sa bosse mais qui n’était pas encore au bout du rouleau. Et même s’il était vrai qu’elle ressemblait à la mort personnifiée (malgré le choix judicieux de sa chemise de nuit qui donnait quelque couleur à son visage), elle ressemblait à la mort personnifiée depuis 2009, année où elle avait aménagé dans la chambre 15 de Rivington 1. Seule la présence d’Azzie indiquait qu’il en allait différemment ce soir-là.

« Je suis sûr que vous auriez été merveilleuse, lui dit-il.

— Y a-t-il une dame dans ta vie, cher  ?

— Pas en ce moment, non. » À une exception près… mais elle était beaucoup trop jeune pour l’amour.

« Quel dommage. Car en vieillissant, ça… — elle leva un index osseux, puis le laissa retomber — devient ça. Tu verras. »

Dan sourit et s’assit au bord de son lit. Comme il l’avait fait au bord de nombreux lits.

« Comment vous sentez-vous, Eleanor ?

— Plutôt bien. » Elle regarda Azzie sauter du lit et, son travail achevé pour ce soir, se glisser dehors par la porte entrouverte. « J’ai eu de nombreuses visites. Elles ont rendu ton chat nerveux, mais il est resté jusqu’à ce que tu viennes.

— Ce n’est pas mon chat, Eleanor. C’est le chat de la maison.

— Mais non, dit-elle comme si ce sujet avait déjà cessé de l’intéresser. C’est le tien. »

Dan doutait qu’Eleanor ait eu ne serait-ce qu’une visite — à part celle d’Azraël, cela dit. Pas plus ce soir que cette dernière semaine, ou ce dernier mois, ou même cette dernière année. Elle était seule au monde. Même son dinosaure de comptable, qui avait géré son argent au fil de si longues années, débarquant d’un pas lourd tous les trimestres en traînant après lui une sacoche grande comme le coffre d’une Saab, avait rendu ses billes depuis longtemps. Miss Ouhh-Là-Là disait avoir de la famille à Montréal, « mais il ne me reste plus assez d’argent pour que cela vaille le déplacement, cher ».

« Qui donc est venu vous voir ? » demanda Dan. Pensant qu’il s’agissait sans doute de Gina Weems ou d’Andréa Bottstein, les deux infirmières de service de quinze à vingt-trois heures à Rivington 1. Ou alors c’était Poul Larson, un aide-soignant aux mouvements lents mais aux gestes corrects que Dan considérait comme l’anti-Fred Carling, qui était passé lui faire un brin de causette.

« Comme je viens de te dire, une flopée. Ils sont encore en train de passer. Un défilé interminable. Ils me sourient, ils s’inclinent, un enfant me tire la langue et la fait frétiller comme un chien sa queue. Certains parlent. Connais-tu le poète Georges Séféris ?