— Non, Miss Ouhh-Là-Là, je regrette. » Y avait-il d’autres personnes dans cette chambre ? Il avait des raisons de croire la chose possible, même si ce soir-là il n’avait aucune perception de leur présence. Ça n’avait pas toujours été le cas.
« Dans un poème, Mr. Séféris demande, “Ces voix sont-elles celles de nos chers disparus, ou est-ce juste le gramophone ?” Le plus triste, ce sont les enfants. J’ai vu passer un petit garçon qui était tombé dans un puits.
— Vraiment, Eleanor ?
— Oui, et une femme qui s’est suicidée avec un ressort de matelas. »
Dan ne percevait toujours aucune présence. Son entrevue avec Abra Stone l’aurait-elle vidé de tout pouvoir ? C’était possible ; et de toute façon, le Don allait et venait par vagues dont il n’avait jamais été en mesure d’établir la fréquence. Pourtant, il ne pensait pas que c’était ça. Il se dit qu’Eleanor avait probablement sombré dans la démence. Ou qu’elle le menait en bateau. Ce n’était pas impossible. Pour un numéro, c’était un sacré numéro, cette Eleanor Ouhh-Là-Là. Quelqu’un — était-ce Oscar Wilde ? — était connu pour avoir fait une blague sur son lit de mort: Soit c’est le papier peint qui s’en va, soit c’est moi.
« Tu dois attendre », lui dit Eleanor. Il n’y avait plus une once d’humour dans sa voix. « Les lumières te préviendront de son arrivée. Il se produira peut-être d’autres perturbations. La porte s’ouvrira. Puis ton visiteur entrera. »
Dan lança un regard dubitatif à la porte du couloir déjà ouverte. Il la laissait toujours ouverte pour qu’Azzie puisse sortir à sa guise. Ce que l’animal faisait généralement dès que Dan se présentait pour prendre le relais.
« Eleanor, aimeriez-vous un peu de jus de fruits frais ?
— Certainement, si j’en avais encore le t… », commença-t-elle. Puis comme l’eau se vide d’une cuvette percée, la vie quitta son visage. Ses yeux se fixèrent sur un point au-dessus de la tête de Dan et sa bouche s’ouvrit. Ses joues se creusèrent et son menton se décrocha, s’affaissant presque sur sa poitrine décharnée. Son dentier du haut se décrocha lui aussi, glissa sur sa lèvre inférieure et resta suspendu là, dans un inquiétant sourire ouvert sur le vide.
Merde alors, ç’a été rapide.
Délicatement, Dan crocheta le dentier du doigt et le retira. La lèvre d’Eleanor avança, puis se rétracta en faisant un blip minuscule. Dan déposa le dentier sur la table de nuit, commença à se lever, puis se ravisa. Il attendit que monte la brume rouge, que la vieille infirmière de Tampa appelait le suspir… Comme s’il s’agissait d’une inspiration d’air plutôt que d’une expiration… Il ne la vit pas.
Tu dois attendre.
Très bien, il pouvait faire ça, du moins pendant un petit moment. Il tenta d’atteindre l’esprit d’Abra, mais ne rencontra rien. C’était peut-être aussi bien. Sans doute s’entraînait-elle déjà à défendre ses pensées. À moins que ce ne soit ses propres capacités à lui — sa sensibilité — qui l’aient quitté. Si tel était le cas, ce n’était pas grave. Ça reviendrait. C’était toujours revenu, par le passé.
Il se demanda (comme il se l’était déjà souvent demandé) pourquoi il n’avait jamais vu de mouches sur le visage des patients de la Maison Rivington. Peut-être parce qu’il n’avait pas besoin de les voir. Il avait Azzie pour le prévenir. Azzie voyait-il quelque chose de particulier avec ses yeux verts ? Peut-être pas des mouches, mais autre chose ? Oui, sûrement.
Ces voix sont-elles celles de nos chers disparus, ou est-ce juste le gramophone ?
Tout était si tranquille ce soir-là dans le service. Il était pourtant bien tôt ! On n’entendait aucun bruit de conversation en provenance de la salle commune au bout du couloir. Aucune télé, aucune radio ne fonctionnait. Dan ne percevait pas non plus le crissement des tennis de Poul dans le couloir, ni les voix basses de Gina et d’Andréa au poste des infirmières. Pas un téléphone ne sonnait. Quant à sa montre…
Dan la porta à son oreille. Pas étonnant qu’il n’entende plus son tic-tac discret. Elle s’était arrêtée.
La rampe fluorescente au-dessus du lit s’éteignit, ne laissant que la lampe de chevet d’Eleanor allumée. Le néon se ralluma, la lampe s’éteignit en clignotant. Puis elle se ralluma et les deux s’éteignirent ensemble. Allumé… éteint… allumé…
« Il y a quelqu’un ? »
Le pichet sur la table de nuit trépida, puis s’immobilisa. Le dentier émit un claquement inquiétant. Une onde insolite rida le drap de lit d’Eleanor, comme si quelque chose, en dessous, s’était brusquement mis en mouvement. Un souffle d’air tiède plaqua un baiser rapide sur la joue de Dan, et se dissipa.
« Qui est là ? » Les battements de son cœur restaient réguliers, mais il percevait leurs pulsations dans son cou et ses poignets. Les poils sur sa nuque lui semblaient drus et durs. Il comprit soudain ce qu’Eleanor avait vu dans ses derniers instants: un défilé de
(gens-fantômes)
morts traversant sa chambre, entrant par un mur et sortant par l’autre. Sortant ? Non, juste passant. Il ne connaissait peut-être pas Séféris, mais il avait lu Auden: La mort prend les gros richards qui se la pètent, les petits marrants qui contrepètent, et même les qui-sont-bien-montés. Elle les avait tous vus passer et ils étaient ici en ce mo…
Mais non, ils n’étaient pas là. Il savait qu’ils n’y étaient pas. Les fantômes qu’avait vus Eleanor avaient disparu et elle avait rejoint leur cortège. Mais il avait reçu l’ordre d’attendre. Alors il attendait.
La porte du couloir se referma en silence. Celle de la salle de bains s’ouvrit. De la bouche morte d’Eleanor Ouellette, un simple mot sortit: « Danny. »
Quand vous entrez dans la ville de Sidewinder, vous dépassez un panneau qui vous dit BIENVENUE AU SOMMET DE L’AMÉRIQUE ! Ça n’est pas vrai, pas tout à fait, mais pas de beaucoup. À trente kilomètres de l’endroit où le versant est devient le versant ouest, un chemin de terre bifurque de la route principale et monte en serpentant vers le nord. Le panneau de bois pyrogravé sous lequel vous passez si vous empruntez cette piste vous dit BIENVENUE AU BLUEBELL CAMPGROUND ! SÉJOURNE UN PEU PARMI NOUS, ÉTRANGER !
Ça ressemble à de la bonne vieille hospitalité de l’Ouest, mais les gens du pays savent qu’en règle générale, le chemin est le plus souvent fermé par un portail, et qu’alors un panneau nettement moins engageant y est accroché: FERMÉ JUSQU’À NOUVEL ORDRE. Comment le camping fait-il des affaires, cela reste un mystère pour les habitants de Sidewinder, qui aimeraient bien voir le Bluebell ouvert tous les jours de l’année quand les routes d’altitude ne sont pas fermées à la circulation. Les touristes qu’attirait l’Overlook leur manquent, et ils avaient espéré que le camping compenserait au moins un peu (même s’ils savent que les camping-caristes n’ont pas autant d’argent à injecter dans l’économie locale que n’en avaient les pensionnaires de l’hôtel). Ils en sont restés pour leurs frais. L’opinion générale est que ce camping sert de paradis fiscal à une riche multinationale, de société écran volontairement déficitaire.
C’est un paradis, pas de doute, mais la multinationale qu’il couvre est le Nœud Vrai, et lorsque les Vrais sont en résidence, les seuls camping-cars que l’on voit rangés dans le vaste parking sont les leurs, l’EarthCruiser de Rose Claque les dominant tous de sa taille.