En ce soir de septembre, neuf membres des Vrais sont réunis dans la bâtisse haute de plafond et au cachet agréablement rustique dénommée l’Overlook Lodge. Lorsque le camping est ouvert au public, le Lodge fait office de restaurant, proposant deux repas par jour, petit déjeuner et dîner. C’est Popote Eddie et Mo Ka (noms de pecnos: Ed et Maureen Higgins) qui cuisinent. Ni l’un ni l’autre n’arrivent à la cheville de Dick Hallorann (bien peu y arrivent !), mais pour rater le genre de plats que les camping-caristes affectionnent, il faut vraiment le vouloir: pain de viande, macaronis au fromage, pain de viande, crêpes noyées de sirop d’érable, pain de viande, poulet en sauce, pain de viande, pâtes au thon, pain de viande, sauce aux champignons. Après dîner, les tables sont débarrassées pour laisser place au Bingo ou aux parties de cartes. Le week-end, on danse. Ces festivités n’ont lieu que lorsque le camping est ouvert. En ce soir de septembre — pendant qu’assis au chevet d’une défunte, à trois fuseaux horaires à l’est, Dan Torrance attendait son visiteur —, on se livrait à des transactions d’un tout autre ordre à l’Overlook Lodge.
Jimmy Zéro présidait au bout d’une unique table installée au centre du parquet d’érable moucheté. Sur son PowerBook ouvert, on voyait l’illustration qu’il avait choisie pour fond d’écran: une photo de son village natal, au fin fond des Carpates (Jimmy aimait plaisanter sur le sujet, disant que son grand-père avait jadis reçu sous son toit un jeune avocat londonien du nom de Jonathan Harker).
Debout autour de lui, les yeux rivés sur l’écran, il y avait Rose, Papa Skunk, Barry le Noiche, Andy la Piquouse, Charlie le Crack, Flac Annie, Dada Doug et Grand-Pa Flop. Personne ne voulait rester à côté de Grand-Pa qui schlinguait comme si une petite catastrophe s’était produite dans son falzar et qu’il avait ensuite oublié de se passer au jet (ce qui tendait à se produire de plus en plus fréquemment ces derniers temps), mais l’affaire étant d’importance, ils s’étaient résignés à le supporter.
Jimmy Zéro était un type d’aspect effacé, au front dégarni et à la physionomie agréable quoique vaguement simiesque. On lui donnait cinquante ans, soit le tiers de son âge réel. « J’ai entré Lickety-Spliff dans Google et comme je m’y attendais, ça m’a sorti que dalle. Des fois que ça vous intéresse, c’est de l’argot ado pour dire qu’on fait les choses super lentement plutôt qu’à toute berzingue…
— On s’en fout, dit Dada Doug. Par contre, tu fouettes un peu, Granp’. Sans vouloir t’offenser, c’est quand la dernière fois que tu t’es torché le cul ? »
Le Vieux Flop se tourna vers Doug en découvrant les dents, qu’il avait jaunes et érodées, mais toutes d’origine. « Ta femme me l’a torché pas plus tard que ce matin, mon Dadou. Avec sa tronche, en fait. Plutôt dégueu, mais on dirait que ce genre de truc lui pl…
— Fermez-la, tous les deux », coupa Rose. Sa voix était neutre, dépourvue de toute menace, mais Doug et Grand-Pa tressaillirent et reculèrent avec une mine de gamins pris en faute. « Continue, toi, Jimmy. Et sans t’éloigner du sujet. Je veux qu’on ait un plan d’action concret, et vite.
— Concret ou pas, le reste de la troupe risque de renâcler, fit remarquer Skunk. Ils vont dire qu’on a eu une bonne année de vap’. Entre le coup du cinoche, l’incendie de l’église de Little Rocks et l’attaque terroriste d’Austin. Sans parler de Juarez. Moi qui tenais pas trop à aller au sud de la frontière, je dois dire que c’était bon. »
Mieux que bon, à vrai dire. Avec plus de deux mille cinq cents homicides par an, dont la plupart étaient des meurtres avec tortures, Juarez avait acquis la réputation de capitale mondiale du crime. L’atmosphère y était incroyablement riche. Ça n’était pas de la vapeur pure, et ça pouvait vous filer quelques petites nausées, mais ça faisait l’affaire.
« Moi, tous leurs putains de fayots m’ont filé la courante, répliqua Charlie le Crack, mais je dois reconnaître qu’on s’est tapé de bons restes.
— Oui, ç’a été une bonne année, convint Rose. Mais on ne peut pas devenir abonnés au Mexique: on s’y fait trop remarquer. Là-bas, nous sommes de riches Americanos. Ici, nous nous fondons dans le décor. Et puis, vous n’êtes pas fatigués de vivre dans l’insécurité, année après année ? Toujours sur les routes, toujours à compter les cartouches ? Là, ce qu’on tient est différent. C’est le filon principal de la mine d’or. »
Aucun d’eux ne répondit. Elle était leur chef et, au final, ils feraient ce qu’elle leur dirait, mais pour la gamine, ils ne comprenaient pas. Ils ne pouvaient pas comprendre. Peu importe. Quand ils la rencontreraient en personne, ils comprendraient. Et quand ils la tiendraient sous clé, à produire de la vapeur plus ou moins sur commande, ils voudraient se jeter aux pieds de Rose pour les lui baiser. Elle pourrait même les laisser faire.
« Vas-y, Jimmy, mais viens-en au fait.
— Je suis à peu près sûr que le mot que t’as capté était la version argot-ado de Lickety-Split. C’est une chaîne de magasins de quartier. Il y en a soixante-treize en tout, de Providence jusqu’à Presque Isle. Un écolier de primaire aurait trouvé ça en deux minutes sur son iPad. J’ai imprimé la liste des soixante-treize localités et cherché les photos correspondantes avec Whirl 360 qui, soit dit en passant, est bien mieux que Google Earth. J’en ai trouvé six d’où on aperçoit des montagnes. Deux dans le Vermont, deux dans le New Hampshire et deux dans le Maine. »
La housse de son ordinateur portable était sous sa chaise. Il l’attrapa, fouilla dans la pochette extérieure et en sortit une chemise qu’il tendit à Rose. « C’est pas les photos des magasins mais des différentes montagnes qu’on aperçoit dans leurs environs. Merci Whirl 360 et son p’tit cœur de voyeur. Jettes-y un coup d’œil et dis-moi s’il y en a une qui te rappelle quelque chose. Sinon, vois s’il y en a certaines que tu peux éliminer d’entrée. »
Rose ouvrit la chemise, parcourut lentement les photos et élimina directement les deux des montagnes Vertes dans le Vermont. L’une des deux du Maine ne collait pas non plus ; on n’y voyait qu’un sommet alors qu’elle avait vu toute une chaîne montagneuse. Elle s’attarda un peu plus longtemps sur les trois restantes. Finalement, elle les rendit à Jimmy Zéro.
« Une de ces trois. »
Il les retourna. « Fryeburg, Maine… Madison, New Hampshire… Anniston, New Hampshire. Laquelle te parle le plus ? »
Rose les reprit, puis leur présenta les deux photos des montagnes Blanches vues de Fryeburg et d’Anniston. « Je crois que c’est l’une de ces deux-là, mais je vais aller m’en assurer.
— Et comment tu vas t’y prendre ? demanda Skunk.
— Je vais aller lui rendre une petite visite.
— Si tout ce que tu nous as dit est vrai, ça pourrait être dangereux.
— Je le ferai quand elle dormira. Les petites filles, ça dort à poings fermés. Elle ne saura même pas que je suis passée par là.
— T’es sûre d’avoir besoin de faire ça ? Ces trois localités sont assez proches les unes des autres. On pourrait les passer toutes en revue.
— C’est ça ! s’écria Rose. On va les sillonner en long en large et en travers en disant: “Nous recherchons une gamine du coin, mais nous n’arrivons pas à bien la localiser comme nous le faisons d’habitude, alors filez-nous un coup de main. Auriez-vous entendu parler d’une collégienne des environs douée de super-pouvoirs ?” »
Papa Skunk soupira, fourra ses grandes mains au fond de ses poches et la regarda.
« Pardonne-moi, dit Rose. Je suis un peu à cran, d’accord ? Je veux arriver à mes fins et vite. Et ne vous inquiétez pas. Je sais faire attention à moi. »