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3

Dan, assis au chevet de feu Eleanor Ouellette, regardait la vieille dame. Ses yeux ouverts qui commençaient à s’opacifier. Ses mains minuscules, paumes tournées vers le ciel. Et surtout, sa bouche ouverte. Avec tout le silence sans horloge de la mort à l’intérieur.

« Qui est là ? » Pensant aussitôt: Comme si je ne le savais pas. N’avait-il pas souhaité l’interroger ?

« Tu as bien grandi. » Les lèvres ne remuaient pas et les mots semblaient dénués de toute émotion. La mort aurait-elle dépouillé son vieil ami de tous ses sentiments humains ? Quel dommage. À moins que ce ne soit quelqu’un d’autre, se faisant passer pour Dick. Quelque chose d’autre…

« Si tu es Dick, prouve-le. Dis-moi quelque chose que lui et moi sommes seuls à savoir. »

Silence. Mais la présence était toujours là. Il la sentait. Puis:

« Tu m’as parlé de Tony et je t’ai parlé de l’odeur d’orange. »

Tout d’abord, Dan ne comprit pas de quoi lui parlait la voix. Puis cela lui revint. Le souvenir était rangé avec tous ses autres souvenirs de l’Overlook tout en haut d’une étagère. À côté des coffres-forts renfermant les plus mauvais. Hallorann lui avait posé des tas de questions dans sa voiture avant de partir pour la Floride et Danny lui avait parlé de Tony, qui annonçait toujours la venue de ses visions et dont il n’avait jamais parlé qu’à son père et sa mère. Dick lui avait alors raconté comment lui-même sentait toujours une odeur d’orange avant d’avoir ses prémonitions, comme celle de la mort de son frère, qu’il avait eue pendant son service militaire et qui s’était vérifiée, et celle de l’avion qui ne s’était jamais écrasé, et que Hallorann avait racontée au petit Danny pour le faire rire et le rassurer.

« Tu étais juste un tout petit garçon avec une grosse radio dans la tête. Et j’avais très peur pour toi. J’avais raison d’avoir peur, n’est-ce pas ? »

Dan perçut dans ces mots l’écho ténu de la bonté et de l’humour de son vieil ami. C’était bien Dick, pas de doute. Il contempla la vieille dame morte, fasciné. Les lumières clignotèrent encore. Le pichet d’eau trépida brièvement.

« Je ne peux pas rester longtemps. C’est douloureux pour moi d’être ici.

— Dick, il y a une petite fille…

— Abra. » Presque un soupir. « Elle est comme toi. La vie est un boomerang.

— Elle pense qu’une femme est peut-être à ses trousses. Une femme coiffée d’un chapeau. Un haut-de-forme à l’ancienne. Parfois, elle n’a qu’une longue dent sur le devant. Quand elle a faim. C’est ce que dit Abra, en tout cas.

— Pose-moi ta question, petit. Je ne peux pas rester. Le monde est le rêve d’un rêve pour moi maintenant.

— Il y a aussi les amis de la femme au chapeau. Abra les a vus avec des lampes de poche. Qui sont-ils ? »

Encore le silence. Mais Dick était toujours présent. Transformé, mais présent. Dan le percevait dans l’hyper-sensibilité de ses nerfs et le courant électrique vibrant à la surface moite de ses paupières.

« Ce sont les démons vides. Ils sont malades et ne le savent pas.

— Je ne comprends pas.

— Non, tu ne peux pas comprendre. Et ça vaut peut-être mieux. Si tu avais eu le malheur de les rencontrer — s’ils t’avaient ne serait-ce que flairé —, tu serais mort depuis longtemps, ils t’auraient utilisé puis jeté à la poubelle comme un vieux carton. C’est ce qui est arrivé à celui qu’Abra appelle le p’tit gars du base-ball. Et à beaucoup d’autres. Les enfants qui ont le Don sont leurs proies, mais ça, tu l’avais déjà deviné, n’est-ce pas ? Les démons vides sont sur la terre comme un cancer sur la peau. À une autre époque, ils montaient des chameaux dans le désert ; à une autre, ils circulaient en roulotte en Europe de l’Est. Ils mangent les cris et boivent la souffrance. Tu as eu ton content d’horreurs à l’Overlook, Danny, mais du moins la rencontre de ces gens t’a été épargnée. Maintenant que la femme étrange a décidé d’avoir la petite, ils iront jusqu’au bout pour l’avoir. Ils peuvent la tuer. Ou la Retourner. Ou la garder et l’utiliser jusqu’à ce qu’elle soit vidée, ce qui serait le pire.

— Je ne comprends pas.

— La pomper. La rendre vide comme eux. » La bouche de la morte exhala un soupir automnal.

« Dick, que suis-je censé faire, grands dieux ?

— Procure à la petite l’objet qu’elle t’a demandé.

— D’où viennent-ils, ces démons vides ?

— De l’enfance, d’où proviennent tous les démons. Je ne suis pas autorisé à en dire davantage.

— Comment vais-je les arrêter ?

— Le seul moyen, c’est de les tuer. En leur faisant ingurgiter leur propre poison. Fais ça, et ils disparaîtront.

— La femme au chapeau, la femme étrange, comment s’appelle-t-elle ? Tu le sais ? »

Du fond du couloir monta le claquement d’un balai en caoutchouc contre un seau, et Poul Larson se mit à siffloter. L’air se modifia dans la chambre. L’atmosphère qui avait été jusque-là délicatement équilibrée se modifia.

« Va trouver tes amis. Ceux qui savent ce que tu es. Tu m’as tout l’air d’être devenu quelqu’un de bien en grandissant, mais il te reste une dette à honorer. » Un silence suivit, puis la voix qui était et n’était pas celle de Dick Hallorann parla pour la dernière fois, sur un ton d’évidence sans réplique: « Honore-la. »

La brume rouge monta des yeux, du nez et de la bouche d’Eleanor, plana au-dessus d’elle quelque cinq secondes, puis se dissipa. Les lumières ne flanchèrent pas. L’eau dans le pichet ne tressaillit pas. Dick s’en était allé. Dan n’avait plus pour compagnie qu’un cadavre.

Des démons vides.

S’il avait jamais entendu expression plus terrible que celle-là, il ne s’en souvenait pas. Mais elle avait du sens… pour peu qu’on ait vu l’Overlook pour ce qu’il était vraiment. C’était un endroit rempli de démons, mais qui avaient au moins l’avantage d’être des démons morts. Tout le contraire, pensa-t-il, de la femme au chapeau de magicien et de ses amis.

Il te reste une dette à honorer. Honore-la.

Oui. Il avait abandonné à son sort le petit bonhomme en couche-culotte pendouillante et T-shirt des Braves d’Atlanta. Il ne ferait pas ça à Abra.

4

Dan attendit au poste des infirmières qu’arrive le corbillard de chez Geordie & Sons et accompagna la civière ensachée jusqu’à la porte dérobée à l’arrière de Rivington 1. Puis il retourna dans sa chambre où il resta assis à sa fenêtre à contempler Cranmore Avenue parfaitement déserte à cette heure. Il soufflait un vent nocturne qui dénudait les chênes de leurs feuilles déjà jaunies et les emportaient, dansant et pirouettant, le long de la rue. De l’autre côté du jardin public, Teenytown était tout aussi déserte sous son éclairage de sécurité orange.

Va trouver tes amis. Ceux qui savent ce que tu es.

Billy Freeman savait, avait su quasiment depuis le début, car Billy détenait une étincelle du pouvoir que détenait Dan. Et si Dan avait une dette à honorer, il supposait que c’était aussi le cas de Billy, car c’était au Don plus vaste et plus fort de Dan que Billy devait d’être encore en vie.