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Mais je vais pas lui présenter les choses comme ça.

Ce ne serait pas nécessaire, de toute façon.

Et puis il y avait John Dalton, et sa montre perdue et retrouvée, qui incidemment se trouvait être le pédiatre d’Abra. Que lui avait dit Dick par la bouche de feu Miss Ouhh-Là-Là ? La vie est un boomerang.

Quant à l’objet qu’Abra lui avait demandé, il était encore plus facile à deviner. Mettre la main dessus cependant… risquait d’être un peu plus compliqué.

5

Lorsque Abra se leva, le dimanche matin, elle avait un message électronique de dtor36@nhml.com:

Abra,

J’ai utilisé le talent que nous partageons pour communiquer avec un ami et j’ai la conviction que tu cours un danger. Je veux m’entretenir de ta situation avec notre ami commun: John Dalton. Mais je n’en ferai rien sans ta permission. Je pense que John peut m’aider à récupérer l’objet que tu as dessiné sur mon tableau.

As-tu branché ton alarme anti-effraction ? Des gens sont peut-être en train de te chercher et il est très important qu’ils ne te trouvent pas. Tu dois faire très attention. Je suis avec toi, PRENDS GARDE. Supprime ce message.

Oncle D.

Le seul fait qu’il lui ait envoyé un mail contribua davantage à la convaincre que le contenu lui-même. Elle savait combien Dan répugnait à communiquer avec elle de cette façon-là: il craignait que ses parents ne mettent leur nez dans sa boîte électronique et aillent s’imaginer qu’elle échangeait des messages avec Chester le Pervers.

S’ils avaient su de quelle sorte de pervers elle avait réellement à s’inquiéter…

Elle avait peur, mais d’un autre côté — maintenant que le soleil brillait et qu’il n’y avait plus de folle en chapeau haut de forme à sa fenêtre — elle était aussi plutôt excitée. C’était un peu comme être l’héroïne d’un de ces romans d’amour et d’épouvante que Mrs. Robinson, la bibliothécaire du collège, appelait du « porno prépubère ». Dans ce genre de romans, les filles flirtaient avec des loups-garous, des vampires — et même des zombies — mais sans jamais se transformer en ces créatures.

Et puis aussi, c’était bien agréable d’avoir un homme adulte pour prendre ta défense, et c’était pas non plus désagréable qu’il soit beau gosse, dans un style un peu négligé qui lui rappelait Jax dans la série The Sons of Anarchy qu’elle et Emma regardaient en douce sur l’ordinateur d’Em.

Elle expédia le courriel d’oncle D. non seulement à la corbeille, mais à la corbeille définitive, celle que sa copine Emma appelait « le dossier p’tits copains atomisés ». (Ma pauvre Em, songea Abra, sarcastique, comme si t’en avais ne serait-ce qu’un seul à conserver ou à atomiser.) Puis elle éteignit son ordi et le referma. Inutile d’écrire un mail quand il lui suffisait de fermer les yeux.

Zip-zip.

Son message envoyé, Abra fila sous la douche.

6

Lorsque Dan revint avec son café du matin, il y avait un nouveau communiqué sur son tableau:

Tu peux le dire à Dr John mais PAS À MES PARENTS.

Non. Pas à ses parents. Du moins pas encore. Mais pour Dan, il ne faisait aucun doute qu’ils découvriraient tôt ou tard qu’il se passait quelque chose. Il s’en occuperait (s’il le fallait), le moment venu. Pour l’heure, il avait quantité d’autres choses à faire, à commencer par passer un coup de fil.

Une voix d’enfant lui répondit, et quand il demanda à parler à Rebecca, le téléphone tomba brutalement et un cri retentit en s’éloignant: « Grand-mère ! C’est pour toi ! » Quelques secondes plus tard, Rebecca Clausen était en ligne.

« Salut, Becka, c’est Dan Torrance.

— Si vous appelez pour Mrs. Ouellette, j’ai déjà été prévenue par courriel ce matin…

— Ce n’est pas pour ça. J’aurais besoin de quelques jours de congé.

— Docteur Sleep a besoin de congés ? ironisa sa chef. Je ne le crois pas ! J’ai pratiquement dû vous botter le cul pour que vous preniez les vôtres au printemps dernier, et vous n’avez pas pu vous empêcher de venir pointer votre nez une ou deux fois par jour. Une urgence familiale ? »

La théorie de la relativité d’Abra en tête, Dan répondit par l’affirmative.

CHAPITRE 10

DÉCORATIONS EN VERRE

1

En peignoir devant le bar de la cuisine, David Stone battait des œufs dans un saladier quand le téléphone sonna. À l’étage, l’eau martelait dans la cabine de douche. Si Abra restait fidèle à son modus operandi du dimanche matin, l’eau chaude continuerait à marteler jusqu’à ce que le cumulus déclare forfait.

David regarda sur l’écran d’où venait l’appel. Code régional 617, d’accord, mais le numéro qui suivait n’était pas celui qu’il connaissait à Boston, celui de l’appartement de sa grand-mère par alliance. « Allô ?

— Oh, David, je suis trop contente que ce soit toi qui répondes. » C’était Lucy, et elle avait une voix épuisée.

« Où es-tu ? Pourquoi t’appelles pas avec ton portable ?

— Je suis à Mass General, j’appelle d’une cabine. On n’a pas le droit d’utiliser les portables dans l’enceinte de l’hôpital, c’est rappelé partout.

— Il y a un problème avec Momo ? Et toi, ça va ?

— Moi, ça va. Pour Mom’z, son état est stabilisé maintenant… mais il y a eu un moment… ça a été vraiment dur. » Un sanglot. « C’est encore dur. » C’est là que Lucy s’effondra. Pas juste en larmes, mais en sanglots déchirants.

David attendit. Il était soulagé qu’Abra soit sous la douche et il espérait que le ballon d’eau chaude tiendrait le choc encore un moment. La situation paraissait grave.

Enfin, Lucy put reprendre la parole: « Cette fois, elle s’est cassé le bras.

— Ah. Et c’est tout ?

— Non, c’est pas tout  ! » lui hurla-t-elle presque aux oreilles sur ce ton excédé qu’il abhorrait (mais-qu’ont-donc-les-hommes-à-être-si-stupides ?) et qu’il mettait sur le compte de ses origines italiennes sans avoir jamais envisagé que lui-même pouvait effectivement se montrer assez stupide par moments.

Il inspira pour garder son calme. « Raconte, chérie. »

Ce qu’elle fit, non sans céder par deux fois aux sanglots. Et par deux fois, David attendit patiemment qu’elle ait fini. Elle était claquée, mais c’était seulement un aspect du problème. Le plus important, s’aperçut-il, c’était qu’elle commençait tout juste à admettre ce que sa tête savait déjà depuis des semaines: sa Momo allait vraiment mourir. Et peut-être pas d’une mort paisible.

Concetta, qui ne dormait plus que d’un sommeil très superficiel, l’avait réveillée aux alentours de minuit. Elle voulait aller aux toilettes et, au lieu de sonner pour que Lucy lui apporte le bassin, elle avait essayé de se lever pour y aller toute seule. Elle avait réussi à s’asseoir sur le bord du lit et à poser les pieds par terre, mais, prise d’un étourdissement, elle avait basculé en avant et chuté sur son bras gauche. Son bras n’était pas seulement cassé, il était en miettes. Lucy, épuisée par ses semaines de garde-malade de nuit, rôle pour lequel elle n’avait reçu aucune formation, s’était réveillée aux cris de sa grand-mère.

« Elle ne criait pas au secours, expliqua Lucy. Elle ne hurlait pas non plus. Elle glapissait, comme un renard avec la patte prise dans un de ces horribles pièges à mâchoires.