Sauf que ce n’est pas vrai, et c’est beaucoup trop grave pour que tu te payes le luxe de te mentir à toi-même. Tu es venue pour elle. Et tu es tombée dans un piège. Pourquoi ? Parce que, malgré tout ce que tu savais, tu l’as sous-estimée.
Rose ouvrit les yeux, s’assit, balança les jambes hors du lit. Elle heurta la cartouche vide sur la moquette et y flanqua un coup de pied. Son T-shirt de l’université du Colorado était trempé ; elle puait la sueur. Une odeur de gros porc, tout sauf séduisante. Incrédule, elle considéra sa main écorchée, contusionnée, et qui enflait. Ses ongles viraient déjà du violet au noir et elle pensa qu’elle en perdrait au moins deux.
« Mais je savais pas, dit-elle. J’avais aucun moyen de savoir. » Elle détesta le ton geignard de sa voix. Une voix de vieille femme acariâtre. « Absolument aucun. »
Il fallait qu’elle sorte de ce maudit camping-car. Ç’avait beau être le plus grand et le plus luxueux du monde, à cet instant il lui faisait l’effet d’un cercueil. Elle tituba vers la porte en se cramponnant aux éléments pour ne pas tomber. Avant de sortir, elle jeta un coup d’œil à l’horloge du tableau de bord. Deux heures moins dix. Incroyable. Tout s’était produit en à peine vingt minutes.
Combien de choses a-t-elle découvertes avant que je me débarrasse d’elle ? Combien en sait-elle ?
Aucun moyen de le savoir exactement. Même un tout petit peu pouvait s’avérer dangereux. Il fallait régler son compte à cette morveuse, et vite.
Rose sortit dans la pâle clarté lunaire et aspira une dizaine de longues et bienfaisantes bouffées d’air frais. Elle commençait à se sentir un peu mieux, un peu plus elle-même, mais elle n’arrivait toujours pas à se débarrasser de cette sensation de volettement. Cette sensation d’avoir quelqu’un à l’intérieur d’elle — une pecnode, rien que ça — en train de fouiller dans ses affaires personnelles. La douleur avait été atroce, mais la surprise de se voir ainsi piégée avait été pire. Et le pire de tout, c’était l’humiliation et l’impression de viol. Violée, et volée.
Tu vas me le payer, princesse. T’as choisi la mauvaise chienne à qui venir te frotter.
Une silhouette s’avançait vers elle. Rose, qui s’était installée sur la marche supérieure du marchepied de son véhicule, se leva, tendue, prête à n’importe quoi. Puis, la silhouette se rapprochant, elle vit que c’était Skunk. Il était en pantalon de pyjama et pantoufles.
« Rose, je crois que tu ferais bien… » Il s’interrompit. « Nom de Dieu, qu’est-ce tu t’es fait à la main ?
— Fous la paix à ma putain de main, répliqua-t-elle. Qu’est-ce tu viens foutre ici à deux heures du matin ? Surtout sachant que je serais occupée ?
— C’est Grand-Pa Flop, dit Skunk. Il est mourant. »
CHAPITRE 11
THOME 25
Ce matin-là, le Fleetwood de Grand-Pa Flop sentait moins le désodorisant au pin et les cigares Alcazar que la pisse, la merde, la maladie et la mort. Une petite foule l’encombrait. Une demi-douzaine de membres de la Tribu étaient là, qui entourant le lit du vieil homme, qui assis ou debout à boire du café dans son salon. Les autres faisaient le planton dehors. Tous paraissaient abasourdis et mal à l’aise. Les Vrais n’étaient pas habitués à la mort.
« Virez de là, leur dit Rose. Skunk et Teuch, vous restez.
— Regarde-le, dit Petty la Noiche d’une voix tremblotante. Regarde-moi ces taches ! Et il arrête pas de cycler ! Oh, Rose, c’est trop horrible !
— Allons », dit Rose. Elle le dit gentiment en pressant l’épaule de Petty d’une main réconfortante, alors qu’elle n’avait qu’une envie: lui botter son gros cul de rosbif cockney et l’éjecter. Cette Petty, c’était une sale commère et une feignasse bonne qu’à réchauffer le pieu de Barry, et encore, elle devait pas être très douée pour ça non plus. Rose soupçonnait que le harcèlement était davantage sa spécialité. Du moins quand elle ne flippait pas au point de perdre les pédales…
« Allons, tout le monde, dit Skunk. S’il doit mourir, il a pas besoin de le faire en public.
— Il va s’en sortir, dit Sam Cam. Plus coriace qu’un hibou bouilli, v’là c’qu’il est le Vieux Flop. » Il enlaça Baba la Rouge, qui paraissait anéantie, et l’étreignit bien fort un instant.
Ils sortirent, jetant un dernier coup d’œil par-dessus leur épaule, avant de descendre rejoindre les autres devant la porte. Quand il ne resta plus qu’eux trois, Rose s’approcha du lit.
Grand-Pa Flop la fixa sans la voir. Ses lèvres étaient retroussées sur ses gencives. Ses fins cheveux blancs, qui s’étaient détachés par grandes plaques, parsemaient son oreiller ; on aurait dit un chien atteint de la maladie de Carré. Ses yeux mouillés, dilatés, étaient saturés de souffrance. Mis à part un caleçon boxer, il était nu, et son corps décharné était moucheté de petites taches rouges semblables à des pustules ou à des piqûres d’insecte.
Rose se tourna vers Teuch. « Qu’est-ce que c’est que ces trucs ?
— Des taches de Koplik, dit-il. C’est mon impression, en tout cas. Même si le signe de Koplick est plus généralement buccal.
— Cause en langage normal, tu veux. »
Teuch passa ses mains dans sa chevelure clairsemée. « Je crois qu’il a la rougeole. »
Rose s’étrangla sous le choc. Puis elle aboya de rire. Elle n’avait aucune envie de rester là à écouter ces conneries ; sa main blessée palpitait au rythme de ses pulsations cardiaques et elle voulait avaler une aspirine pour calmer la douleur lancinante. Elle était obsédée par la vision d’un personnage de dessin animé venant de se prendre un bon coup de marteau sur les doigts. « Les Vrais n’attrapent pas les maladies des pecnos !
— Ben… non, pas jusqu’à maintenant. »
Elle le dévisagea d’un air furieux. Elle voulait son chapeau, elle se sentait nue sans son haut-de-forme, mais elle l’avait laissé dans son EarthCruiser.
Teuch reprit: « Je peux seulement te faire état de ce que je vois, et ce sont les symptômes de la rougeole, appelée aussi “première maladie”. »
Première maladie… une dernière maladie ?
« Mais c’est des foutues… conneries ! » explosa-t-elle.
Teuch tressaillit. Normal. Même Rose avait trouvé sa propre voix stridente, mais… bordel de Dieu, la rougeole ? Le plus vieux membre de la Tribu des Vrais en train de mourir d’une maladie infantile que même les gosses des pecnos n’attrapaient plus ?
« Ce môme, qui jouait au base-ball dans l’Iowa, présentait quelques taches rouges, mais j’ai jamais pensé… Parce que, ouais, comme tu l’as dit: on n’attrape pas leurs maladies.
— Mais il y a des années de ça !
— Je sais. Ma seule hypothèse, c’est que sa vapeur contenait le virus et que celui-ci a… en quelque sorte… hiberné. Il y a des maladies qui font ça, tu sais. Elles restent inactives parfois pendant des années, puis elles se déclarent.
— Chez les pecnos peut-être, mais pas chez nous ! » Elle en revenait toujours à ça.
Teuch se contenta de secouer la tête.
« Pourquoi est-ce qu’on l’a pas tous, si Grand-Pa l’a ? Parce que chez les pecnos ces maladies infantiles — rougeole, oreillons, varicelle, que sais-je — passent d’un môme à l’autre plus vite que la merde à travers les tripes des oies. Tout ça ne tient pas debout. » Puis, se tournant vers Papa Skunk, elle se contredit aussitôt elle-même: « À quoi tu pensais, bordel, quand tu les as laissés s’entasser ici et respirer son air ? »