— Combien puis-je offrir ?
Il y eut un court silence, puis David Wise annonça d’une voix égale :
— Vous pouvez aller jusqu’à 500.000 dollars. S’il demande plus vous me contacterez.
Malko en resta sans voix. La C.I.A. avait beau avoir un budget annuel de 700 millions de dollars, elle ne les lâchait pas si facilement.
— Dans l’intérêt de ma mission, demanda Malko, puis-je savoir de quoi il s’agit ?
— Non.
C’était net et définitif. Pour adoucir sa réponse, Wise expliqua :
— Cela ne pourrait vous aider en rien. Et c’est un secret d’Etat. Je suis d’ailleurs obligé de vous laisser agir seul car je veux éviter que cette malheureuse affaire s’ébruite.
Malko s’inclina. Il promit de rappeler Wise dans la journée. Celui-ci ajouta :
— Je vais donner des ordres pour que notre agent local, Kurt von Hasel, s’occupe de votre protection et de celle de Stéphane Grelsky. Ce serait une catastrophe s’il tombait entre les mains de notre adversaire. William Coby, plus gravure de mode que jamais, arrivait quand Malko quitta l’Ambassade. Ils se saluèrent froidement. Malko le mit au courant de son rendez-vous et lui parla du rôle de Kurt von Hasel.
— Je vais entrer immédiatement en contact avec lui, promit William Coby.
Le Pataky était dans une rue peu fréquentée du centre de Vienne. Les gens venaient surtout le soir écouter l’orchestre tzigane et quand Malko s’arrêta devant, il n’y avait à l’intérieur qu’un garçon occupé à nettoyer les tables.
Malko était en avance d’une demi-heure. Il gara la Jaguar un peu en avant du restaurant, alluma sa radio et attendit.
Il vit la Mercédès tourner le coin de Spielgasse à 11 heures pile. Ce n’était plus la grosse 600 mais une 250 grise. Elle s’arrêta derrière la Jaguar. Stéphane Grelsky était seul au volant.
Malko attendit une minute, puis voyant que le Polonais ne bougeait pas, il descendit et s’avança jusqu’à la Mercédès, pataugeant dans la neige fraîche. La portière de droite fut poussée de l’intérieur.
— Montez, fit la voix rocailleuse de Grelsky.
Le siège, pourtant large, semblait minuscule. L’homme débordait tant que Malko eut du mal à se caser. Stéphane Grelsky avait bien changé en deux jours : son lourd menton et ses énormes sourcils dégageaient toujours une impression de force brutale, mais sa peau était grisâtre et de grands cernes bistres soulignaient ses yeux. Il portait un manteau gris avec un col de vison. Un parabellum était placé entre les deux sièges, à portée de ses grosses pattes. Grelsky jeta un regard las à Malko.
— Vous êtes vraiment seul ?
— Oui.
Il se racla la gorge, ce qui produisit un bruit de râpe métallique.
— J’ai une proposition à vous faire. Vous savez ce que j’ai. Si je passais à l’Est on me donnerait un poste élevé et des avantages matériels considérables.
Malko attendait le chiffre. Il bougea sur son siège. Aussitôt il y eut un feulement derrière lui. Un souffle chaud frôla sa nuque. Il sursauta.
— C’est Taky, dit Grelsky. Mon seul ami.
Il y avait une étrange tendresse dans sa voix. Il siffla très doucement. Malko tourna la tête et se trouva nez à nez avec un énorme berger allemand qui contemplait sa gorge d’un air gourmand. Brusquement, il ouvrit la gueule et Malko faillit éclater de rire : toutes ses canines étaient en or.
— C’est un chien de luxe que vous avez, remarqua-t-il.
— Couché, Taky, ordonna le Polonais. Il a eu un accident il y a trois ans, il est tombé de vingt mètres. Je lui ai fait mettre un bridge mais je ne vous conseille pas d’essayer ses crocs, même en or.
Malko n’en avait aucune envie :
— Ne perdons pas de temps, dit-il. Combien voulez-vous ?
Le Polonais le regarda, une expression indéfinissable dans ses petits yeux noirs.
— Vous ne pouvez peut-être pas me donner ce que je demande.
— Je crois que notre organisme est prêt à faire un gros effort, dit Malko prudemment.
Grelsky éclata d’un rire énorme qui secoua la Mercédès. Derrière, Taky se dressa. Mais le rire du Polonais n’avait rien de gai. Il posa son énorme patte sur le bras de Malko.
— Si vous m’ameniez ce soir à l’Ambassade d’U.R.S.S., on vous décorerait de l’ordre de Lénine. Et vous seriez fait citoyen d’honneur de l’U.R.S.S. Alors, vos efforts…
Sa voix se durcit :
— Ecoutez, s’ils n’avaient pas tué ma Grete, jamais vous n’auriez revu votre document. Vous m’entendez. Ach, si j’avais su !
— Je croyais que vous étiez plutôt spécialiste du cobalt, dit Malko. Une lueur nostalgique passa dans le petit œil noir.
— Ya, ya. Mais les Russes se sont brouillés avec les Chinois. Mon cobalt ne passait plus. Cette affaire, c’était une chance inespérée de gagner autant qu’avec dix tonnes de cobalt.
— Alors, combien voulez-vous maintenant ? coupa Malko. Stéphane Grelsky le regarda bien en face.
— Pas un sou.
Il martela sa réponse.
— Je veux que vous m’apportiez une boîte de cent ampoules d’un produit dont je vais vous donner le nom. On ne le trouve pas ici. C’est une sorte d’insuline synthétique. Je suis un homme très malade, Prince Malko, le diabète. Il me faut une piqûre tous les jours. Autrement, c’est le coma. Ici, je n’ai aucune chance d’en trouver. C’est eux qui me fournissaient. J’ai encore deux ampoules. Le reste est encore chez moi. Il faut faire vite. Ferenczi me cherche. Vous connaissez Janos Ferenczi ? Si vous avez l’occasion de le tuer un jour, faites-le. C’est lui qui a liquidé tous les membres de l’organisation « Nesyom Tiranam Smert », en Allemagne. Il les suivait jusque sur leur palier, et puis pftt… Avec son petit pistolet. Méfiez-vous de son étui à cigarettes… De toute façon, ils le liquideront quand ils sauront que c’est à cause de sa stupidité…
Epuisé par cette longue tirade Stéphane Grelsky s’appuya à son siège. Puis il tira un papier de la poche de son pardessus et le tendit à Malko.
— Voilà ce qu’il me faut. Vite. Et que les boîtes soient cachetées par le fabricant. Je connais vos spécialistes à la C.I.A.
Malko était surpris par la décomposition de Grelsky. Il avait l’air si équilibré et si dangereux, à leur première rencontre. Le sang-froid avec lequel il avait assassiné Goldman était celui d’un tueur professionnel. Dire qu’il suffisait de manquer de quelques gouttes d’un liquide pour en faire un mort-vivant.
— O.K., conclut Grelsky. Demain je vous téléphonerai à votre château entre six heures et huit heures. Si vous n’avez pas de réponse je chercherai quelqu’un d’autre pour traiter. Même Ferenczi. J’ai envie de vivre.
— Où est le document ? demanda Malko.
— Plus tard. Quand vous aurez la contrepartie. Je ne l’ai pas avec moi.
Le Polonais était en sueur, en dépit du froid. Il respirait difficilement, soufflant à petits coups, comme si son énorme poitrine ne fonctionnait plus. Il se pencha et ouvrit la portière de Malko.
— Partez le premier.
Malko regagna la Jaguar et démarra. La Mercédès n’avait pas bougé. En dépit du meurtre horrible de Goldman, Malko ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine admiration pour le Polonais. Il faisait face comme un animal traqué. Avec son chien cela faisait un couple redoutable. Malko ne le plaignait pas, mais cet homme seul et son chien avaient quelque chose de poignant.
Kurt von Hasel avait l’air d’un perroquet distingué. C’était la faute de son nez busqué et de son expression hautaine. Fumant un cigarillo, assis sur le bras d’un fauteuil, il écoutait le récit de Malko. Derrière son bureau, William Coby contemplait avec un mépris évident ces deux fleurons de la guerre clandestine. Lui ne se servait que d’ordinateurs électroniques.