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En outre, Dean Hardy ressemblait à Jim Fergesson.

C’était ce qui avait attiré Stuart, trois ans plus tôt. Il en avait conscience, il ne cherchait pas à le nier. Jim Fergesson lui manquait et il se sentait attiré par quiconque lui ressemblait.

— Ils ont mangé mon cheval, dit-il à Mr Hardy.

Il s’assit sur la chaise à l’entrée de la boutique.

Aussitôt Ella, la femme de Hardy, émergea de l’appartement du fond où elle préparait le dîner.

— Tu l’avais laissé seul ?

— Oui, avoua-t-il. (Cette femme formidable le foudroyait d’un regard accusateur et indigné.) Je croyais qu’il était en sûreté sur le quai public de la Ville d’Oakland. Il y a là un employé qui…

— Cela se reproduit tout le temps, fit Hardy, lassé. Les salauds ! Ce doit être les anciens combattants qui nichent là-bas. On devrait lâcher une bombe au cyanure dans les pilotis ! Ils s’y cachent par centaines. Et la voiture ? J’imagine que tu as dû l’abandonner sur place ?

— Je suis navré, dit Stuart.

Mrs Hardy prit un ton mordant :

— Édouard valait quatre-vingt-cinq dollars en argent. Toute une semaine de bénéfice envolée !

— Je vous rembourserai, fit Stuart, raidi.

— N’en parlons plus, trancha Hardy. Nous avons d’autres chevaux à notre réserve d’Orinda. Et les pièces détachées de la fusée ?

— Manque de pot, dit Stuart, tout était vendu quand je suis arrivé… sauf ceci. (Il tendit une poignée de transistors.) Le paysan ne les avait pas remarqués. Je les ai ramassés pour rien. Mais je ne sais pas s’ils sont encore bons. (Il alla les poser sur l’établi.) Pas grand-chose pour toute une journée de voyage.

Il se sentait plus triste que jamais.

Sans un mot de plus, Ella Hardy regagna sa cuisine dont le rideau retomba derrière elle.

— Tu dînes avec nous ? offrit Hardy en éteignant sa lampe et ôtant ses lunettes.

— Je ne sais pas. Je me sens bizarre. Cela m’a bouleversé au retour de voir qu’on avait mangé Édouard. (Il arpentait la cabane. Nos relations avec les animaux ont aussi changé, songeait-il. Nous sommes plus près d’eux. Il n’y a plus entre eux et nous le grand fossé d’autrefois.) De l’autre côté de la Baie, j’ai vu quelque chose que je n’avais encore jamais vu, dit-il. Une bête volante comme une chauve-souris, mais ce n’en était pas une. Cela ressemblait davantage à une belette, très maigre et longue, avec une grosse tête. Ils leur ont donné le nom de curieux parce que ces animaux sont toujours à se glisser le long des fenêtres pour regarder à l’intérieur, comme des voyeurs.

— C’était un écureuil, dit Hardy. J’en ai vu. (Il se renversa dans son fauteuil et desserra sa cravate.) Ils ont évolué à partir des écureuils du Golden Gate Park. (Il bâilla.) J’avais mes plans pour eux il fut un temps… ils pourraient avoir leur utilité – en théorie du moins – comme messagers. Ils sont capables de planer ou de voler sur plus d’un kilomètre à la fois. Mais ils sont trop féroces. J’ai renoncé après en avoir attrapé un. (Il tendit la main droite.) Regarde cette cicatrice, sur mon pouce. Je la dois à un curieux !

— Cet homme à qui j’ai parlé dit que c’est bon à manger. Comme du poulet d’autrefois. Ils les vendent, à San Francisco. Il y a de vieilles femmes qui les servent tout cuits, tout chauds, pour vingt-cinq cents la pièce.

— N’essaie pas d’en manger. Il y en a beaucoup qui sont toxiques. Cela provient de leur alimentation.

— Hardy, fit soudain Stuart, j’ai envie de quitter la ville pour la campagne.

Son employeur l’examina.

— La vie est trop brutale ici, s’expliqua Stuart.

— Elle est brutale partout.

— Pas quand on s’éloigne des villes, vraiment loin, disons à quatre-vingts ou cent kilomètres.

— Seulement il est difficile d’y gagner sa vie.

— Vendez-vous des pièges à la campagne ? s’enquit Stuart.

— Non.

— Pourquoi pas ?

— Les animaux nuisibles vivent dans les villes où il y a des ruines. Tu le sais bien. Stuart, tu es un rêveur. La campagne est stérile, tu n’aurais pas le courant d’idées dont tu bénéficies ici. Il ne s’y passe rien, les habitants se contentent de cultiver le sol et d’écouter le satellite. De plus, tu risques de te heurter à l’antique préjugé de couleur, à la campagne ; ils ont repris les attitudes d’autrefois. (Il remit ses lunettes, ralluma sa lampe et se remit au montage d’un piège.) C’est l’un des mythes les plus colossaux qu’on ait jamais inventés, la supériorité de la campagne. Je sais que tu serais de retour ici avant huit jours.

— J’aimerais emporter une collection de pièges… disons dans le secteur de Napa, insista Stuart. Peut-être jusqu’à la vallée de San Helena. Je pourrais sans doute les échanger contre du vin. Ils cultivent la vigne par là, paraît-il, comme avant.

— Mais cela n’a plus le même goût. Le sol s’est modifié. Le vin est… (Il gesticula.) Il faudrait que tu le goûtes… je ne peux pas t’expliquer, mais c’est vraiment affreux. Épouvantable.

Ils restèrent un moment silencieux.

— On en boit pourtant, reprit Stuart. J’en ai vu arriver ici, dans ces vieux camions à gazogène.

— Bien sûr, parce qu’à présent les gens boivent tout ce qu’ils trouvent. Toi aussi et moi aussi. (Mr Hardy leva la tête pour considérer Stuart.) Sais-tu qui a de l’alcool ? Du vrai, bien entendu. On ne peut pas distinguer si c’est de l’avant-guerre qu’il a récupéré ou du nouveau qu’il a distillé.

— Personne dans la Zone de la Baie.

— Eh bien, c’est Andrew Gill, l’expert en tabac.

— Je n’en crois rien !

Il se retenait de respirer, bien éveillé à présent.

— Oh ! il n’en produit pas beaucoup. Je n’en ai vu qu’une bouteille, du brandy ! Et je n’ai eu droit qu’à une rasade. (Hardy lui adressa un sourire torve, les lèvres frémissantes.) Cela t’aurait plu.

— Combien en demande-t-il ? fit Stuart, faussement détaché.

— Plus que tu n’as pour le payer.

— Et… c’est comme l’authentique ? D’avant-guerre ?

Hardy rit, puis se remit à l’œuvre.

— Tout juste !

Je me demande quel genre d’homme est cet Andrew Gill, songeait Stuart. Grand, sans doute, avec une barbe, un gilet… une canne à pommeau d’argent. Un géant aux cheveux blancs neigeux et ondulés, un monocle d’importation… je le vois d’ici. Il doit conduire une Jaguar, convertie en gazogène, par force, mais quand même une grande Jaguar, une puissante conduite intérieure Mark XVI.

En observant l’expression de Stuart, Hardy se pencha vers lui :

— Je peux te signaler autre chose qu’il vend aussi.

— Des pipes anglaises en bruyère ?

— Oui, certes. (Hardy baissa le ton.) Mais aussi des photos de filles. Dans des poses artistiques… tu piges ?

— Seigneur ! fit Stuart dont l’imagination débordait. (C’en était trop.) Je ne le crois pas.

— C’est la vérité. Il a des calendriers sexy d’avant-guerre. Cela vaut une fortune, naturellement. J’ai entendu dire qu’un millier de dollars d’argent avaient changé de mains pour un calendrier Playboy de 1962, quelque part à l’Est, dans le Nevada.

Hardy devint pensif, le regard perdu dans l’espace, son piège oublié.

— Là où je travaillais quand la bombe est tombée, à Modern TV, on en avait plein, des calendriers avec des filles, dans le sous-sol. Ils sont tous réduits en cendres, évidemment.

Du moins, il l’avait toujours présumé. Hardy hochait la tête d’un air résigné. Stuart reprit le cours de ses pensées :