— Supposons qu’on fouille dans les ruines et qu’on découvre tout un entrepôt plein de calendriers avec des filles dessus. Vous vous rendez compte ? (Ses pensées se bousculaient.) Combien le type pourrait-il en retirer ? Des millions ? Il pourrait les échanger contre des terres, acheter tout un comté.
— Exact, opina Hardy.
— Il serait riche à jamais. Ils en font quelques-uns, en Orient, au Japon, des calendriers, mais ils ne sont pas bien.
— J’en ai vu, acquiesça Hardy, ils sont grossièrement dessinés. Le tour de main en cette matière a décliné, est tombé dans l’oubli. C’est un art mort. Peut-être pour toujours.
— Vous ne pensez pas que c’est dû au fait qu’il n’y a plus de filles comme cela ? fit Stuart. Maintenant, tout le monde est maigre et édenté. La plupart des filles portent des cicatrices de brûlures radioactives et n’ont pas de dents. Quel calendrier pourrait-on fabriquer avec ça ?
L’air rusé, Hardy affirma :
— Je crois qu’il en existe encore, des filles comme sur les calendriers. Je ne sais pas où. En Suède ou en Norvège, ou peut-être dans des lieux inaccessibles comme les îles Salomon. J’en suis convaincu par les récits de ceux qui viennent à bord des navires. Qu’il n’y en ait plus aux États-Unis, ni en Europe, ni en Russie, ni en Chine… dans aucun pays frappé par les bombes… là, je suis d’accord avec toi.
— On ne pourrait pas en trouver ? Et se lancer dans la production ?
Après un moment de réflexion, Hardy déclara :
— Il n’y a plus de pellicule. Plus de produits chimiques pour la traiter. La plupart des bons appareils photo ont été détruits ou ont disparu. Tu n’aurais aucun moyen de faire imprimer tes calendriers en quantité suffisante. Et même si tu y réussissais…
— Mais supposons qu’on déniche une fille sans brûlures et avec de bonnes dents, comme elles étaient avant la guerre…
— Je vais te dire ce qui serait une bonne affaire, coupa Hardy. J’y ai souvent réfléchi. (L’air méditatif, il fit face à Stuart.) Des aiguilles de machine à coudre. On obtiendrait le prix qu’on voudrait, ou n’importe quoi en échange.
Stuart arpentait la boutique en gesticulant.
— Écoutez, moi, je vois grand. Je ne veux plus perdre mon temps à vendre des bricoles. J’en ai marre. J’ai vendu des pots et des casseroles en aluminium, des encyclopédies et des postes de télévision, et maintenant, des pièges. Ils sont bons, vos pièges, et les gens en ont besoin, mais j’ai l’impression qu’il y a mieux à faire pour moi.
Hardy grogna, le front plissé.
— Ce n’est pas pour vous faire injure, reprit Stuart. Je veux grandir. Il le faut. Ou on grandit, ou on croupit, on crève sur pied. La guerre m’a mis des années en retard, comme nous tous. J’en suis au même point qu’il y a dix ans, et cela ne me suffit pas.
Hardy se gratta le nez.
— Qu’est-ce que tu as en tête ?
— Peut-être que je vais découvrir une pomme de terre montante qui nourrirait la terre entière ?
— Une seule pomme de terre ?
— Je parle d’une nouvelle espèce de pomme de terre. Ou alors je cultiverai des plantes comme Luther Burbank. Il doit y avoir des millions de plantes-phénomènes dans tout le pays, de même qu’il y a tous ces animaux-phénomènes et ces humains-phénomènes ici dans la ville.
— Peut-être arriveras-tu à trouver un haricot intelligent.
— Je ne plaisantais pas, dit Stuart avec calme.
Ils étaient face à face, silencieux.
— C’est un service envers l’humanité, finit par dire Hardy, que de lui fournir des pièges homéostatiques qui détruisent les chats, les chiens, les rats et les écureuils issus de mutations. Je pense que tu raisonnes comme un gosse. Peut-être bien parce qu’on t’a mangé ton cheval pendant que tu étais dans le Sud…
Ella entra et annonça :
— Le dîner est prêt et j’aimerais le servir chaud. C’est de la tête de morue au four, avec du riz, et il m’a fallu faire la queue pendant trois heures sur la route d’Eastshore pour avoir la tête de morue !
Les deux hommes étaient debout.
— Tu manges avec nous ? proposa de nouveau Hardy.
À l’idée d’une tête de poisson au four, Stuart avait l’eau à la bouche. Il était incapable de dire non. Il acquiesça du menton et suivit Mrs Hardy dans la petite cuisine-salle-à-manger aménagée à l’arrière de la baraque. Il y avait un mois qu’il n’avait mangé de poisson. Il n’en restait presque plus dans la Baie… la plupart des bancs avaient été nettoyés et il n’en était plus revenu. Et ceux qu’on pêchait étaient souvent radioactifs. Mais peu importait, les gens avaient acquis la capacité de les ingurgiter de toute façon. Les gens mangeaient à peu près n’importe quoi : leur vie en dépendait.
La fillette des Keller frissonnait, assise sur la table d’examen, et le Dr Stockstill, tout en observant ce corps mince et pâle, pensait à un sketch qu’il avait vu à la télévision des années auparavant, bien avant la guerre. Un ventriloque espagnol faisait parler un poulet… le poulet avait pondu un œuf.
— Mon fils ! disait le poulet, parlant de l’œuf.
— Tu en es sûr ? demandait le ventriloque. Ce ne serait pas plutôt ta fille ?
Et le poulet répondait avec beaucoup de dignité :
— Non. Je connais mon affaire !
Cette enfant était bien la fille de Bonny Keller, mais, pensait le Dr Stockstill, elle n’était pas celle de George Keller. J’en suis certain… je connais mon affaire ! Avec qui Bonny avait-elle eu une liaison, il y avait sept ans ? L’enfant avait dû être conçue dans le moment où la guerre avait commencé. Mais pas avant la chute de la bombe ; c’était clair. Peut-être était-ce le jour même, se dit-il. Cela ressemblait bien à Bonny, de se précipiter dehors au moment même où la bombe descendait, à l’approche de la fin du monde, pour savourer les brefs et frénétiques spasmes de l’amour avec n’importe qui, peut-être même un inconnu, le premier homme qu’elle avait rencontré… et maintenant…
La petite lui sourit, il en fit autant. Superficiellement, Edie Keller paraissait normale, elle ne faisait pas l’effet d’une enfant-phénomène. Bon Dieu ! Comme il eût souhaité avoir un appareil de radiographie ! Parce que…
Il reprit à haute voix :
— Parle-moi encore de ton frère.
— Eh bien, commença Edie Keller de sa voix douce et frêle, je lui parle tout le temps et il me répond quelquefois mais le plus souvent, il dort. Il dort presque tout le temps.
— Est-ce qu’il dort en ce moment ?
La petite resta un instant silencieuse.
— Non, il est éveillé.
Le médecin se leva et s’approcha d’elle.
— Je voudrais que tu me montres exactement où il se tient.
La fillette désigna le bas de son ventre, du côté droit. À proximité de l’appendice, constata-t-il. C’était le siège de la douleur. C’était ce qui motivait l’examen. Bonny et George s’inquiétaient. Ils connaissaient cette histoire de frère, mais ils croyaient qu’il s’agissait d’une invention, d’un camarade de jeu imaginaire qui tenait compagnie à leur fille. Il en avait lui-même eu l’idée, au début ; les registres ne mentionnaient pas de frère et pourtant Edie en parlait. Bill avait le même âge qu’elle, exactement. Il était né au même instant qu’elle, avait-elle précisé au médecin. Évidemment !
— Pourquoi : évidemment ? s’était-il enquis en commençant l’examen.
Il avait renvoyé les parents dans l’autre pièce parce que la petite paraissait réticente en leur présence.
Edie lui avait répondu de son ton calme et solennel :