— Parce que c’est mon frère jumeau. Autrement, comment serait-il à l’intérieur de moi ?
Et tout comme le poulet du ventriloque espagnol, elle s’exprimait avec autorité, avec assurance ; elle aussi connaissait son affaire.
Durant les années d’après-guerre, le Dr Stockstill avait examiné des centaines de phénomènes, bien des variations étranges et inattendues de la vie humaine qui s’épanouissaient maintenant sous des cieux devenus beaucoup plus tolérants – bien que voilés de fumée. Il ne pouvait plus éprouver de chocs. Et pourtant, ce cas… une fillette avec un frère vivant à l’intérieur de son corps, dans la zone inguinale. Depuis sept ans, Bill Keller habitait là, et le Dr Stockstill, en écoutant la petite, lui accordait créance. Il savait que c’était possible. Ce n’était pas le premier cas de cette nature. Avec les rayons X, il aurait distingué la forme minuscule, ratatinée, sans doute pas plus grosse qu’un lapin nouveau-né. De fait, au toucher, il en sentait les contours… Il lui pressa le ventre, prenant bonne note de la poche indurée comme un kyste, à l’intérieur. La tête en position normale, le corps et les membres entièrement contenus dans la cavité abdominale. Un jour la petite mourrait et on lui ouvrirait le corps pour pratiquer l’autopsie. On trouverait alors une petite silhouette toute ridée, peut-être avec une barbe blanche et des yeux aveugles… son frère, toujours pas plus grand qu’un bébé-lapin.
Cependant Bill dormait la plupart du temps, mais il lui arrivait de bavarder avec sa sœur. Que pouvait-il avoir à lui dire ? Que pouvait-il bien savoir ?
Edie avait aussi réponse à cette question :
— Eh bien, il ne sait pas grand-chose. Il ne voit rien, mais il réfléchit beaucoup. Je le tiens au courant de tout ce qui se passe, ainsi rien ne lui échappe.
— À quoi s’intéresse-t-il ?
Stockstill avait terminé l’examen. Il lui était impossible d’aller plus loin avec le pauvre assortiment d’instruments et de tests dont il disposait. Il avait vérifié les dires de l’enfant et c’était un point positif, mais il était dans l’incapacité de voir l’embryon ou d’envisager de l’extraire. C’était hors de question, si souhaitable que ce fût.
Edie méditait, puis elle se décida :
— Eh bien… euh… ; il aime que je lui parle de nourriture.
— De nourriture ! se récria Stockstill, médusé.
— Oui. Il ne mange pas, vous savez. Mais il aime que je lui répète sans arrêt ce que j’ai eu au dîner, parce que cela lui parvient, au bout d’un temps… je le crois, en tout cas. Il le faut bien, pour qu’il vive ?
— Oui, convint Stockstill.
— C’est de moi que ça lui vient, poursuivit Edie en reboutonnant lentement sa robe. Et il tient à savoir ce qu’il y a dedans. Cela lui plaît surtout quand il y a des pommes ou des oranges. Et… il aime écouter les histoires. Il veut toujours que je lui décrive les pays. Surtout les pays lointains, comme New York. Ma mère me raconte tout de New York, alors je le lui répète. Il est bien décidé à y aller un jour.
— Mais il n’y voit pas !
— Moi, j’y vois, et c’est presque pareil, observa Edie.
— Tu le soignes bien, n’est-ce pas ?
Stockstill était profondément ému. Pour la fillette, c’était normal, elle avait vécu toute sa vie ainsi… Elle ignorait tout autre mode d’existence. Il n’y a rien qui soit « hors » nature, se disait-il une fois de plus, ce serait une impossibilité du point de vue logique. En un certain sens, il n’y a ni phénomènes ni anomalies, sauf d’un point de vue statistique. Nous sommes devant une situation inhabituelle, mais il n’y a pas de quoi nous horrifier. Au contraire, cela devrait nous rendre heureux. La vie est bonne en soi et il n’y a en tout cela que des formes différentes de vie. Il n’y a pas chez cette gamine de chagrin spécial, ni de souffrance cruelle. En fait, elle n’est que sollicitude et tendresse.
— J’ai peur qu’il meure un jour, dit soudain la petite.
— Je ne crois pas, affirma Stockstill. Ce qui est plus probable, c’est qu’il grandisse. Ce qui poserait des problèmes. Ton corps risque de ne plus pouvoir le loger.
— Que se passerait-il alors ? (Elle le regardait, ses grands yeux sombres tout écarquillés.) Est-ce qu’il naîtrait ?
— Non, dit Stockstill. Il n’est pas placé à l’endroit approprié. Il faudrait le mettre au jour par la chirurgie. Mais… il ne survivrait pas. Sa seule possibilité de vie, c’est de continuer à être en toi, dans ton intérieur. (En parasite, songea-t-il, sans toutefois prononcer le mot.) Nous nous en occuperons le moment venu, s’il vient jamais, poursuivit-il, en lui tapotant les cheveux.
— Ma mère et mon père ne savent pas.
— Je m’en rends compte.
— Je leur ai parlé de lui, mais…
Elle rit.
— Ne t’en fais pas. Continue à agir comme à l’ordinaire. Cela s’arrangera tout seul.
— Je suis heureuse d’avoir un frère ; il m’empêche de me sentir seule. Même quand il dort, je le sens là, je sais qu’il est là. C’est comme d’avoir un bébé dans mon ventre. Je ne peux pas le promener dans un landau, ni l’habiller ni rien de tout ça, mais bavarder avec lui, c’est amusant. Par exemple, je lui parle de Mildred.
— De Mildred ? fit-il, intrigué.
— Vous savez bien, dit-elle, en souriant de son ignorance, la fille qui revient toujours près de Philip. Pour lui gâcher la vie. On écoute ça tous les soirs par le satellite.
— Bien sûr !
C’était la lecture du bouquin de Maugham par Dangerfield. Étrange, songeait-il, ce parasite qui s’enfle dans le corps de cette fillette, dans une humidité et des ténèbres constantes, nourri par son sang, qui entend par son intermédiaire – d’une façon qui m’échappe – le récit au second degré d’un roman célèbre… Ainsi Bill Keller s’intègre-t-il à notre culture. Il mène lui aussi une vie sociale, grotesque. Dieu sait ce qu’il comprend à cette histoire. Se fait-il des idées ? Sur notre vie ? Rêve-t-il de nous ?
Le Dr Stockstill se pencha pour embrasser l’enfant sur le front.
— Bon, dit-il en la conduisant vers la porte, tu peux t’en aller maintenant. Je vais voir tes parents pendant une minute. Il y a de beaux magazines d’avant-guerre dans la salle d’attente. Regarde-les, mais promets-moi d’en prendre bien soin !
— Et après, on rentrera pour dîner ! fit Edie, toute joyeuse, en ouvrant la porte.
George et Bonny se levèrent, les traits tirés d’angoisse.
— Entrez, leur dit Stockstill. (Il referma le battant derrière eux.) Pas trace de cancer, dit-il à Bonny plus particulièrement, parce qu’il la connaissait si bien. C’est une tumeur, bien sûr, sans nul doute. Jusqu’à quel point elle risque de se développer, je l’ignore, mais j’insiste : ne vous tourmentez pas. Peut-être qu’au moment où elle sera devenue gênante, notre chirurgie aura fait assez de progrès pour qu’on l’élimine.
Les Keller poussèrent un soupir de soulagement. Ils étaient tout tremblants.
— Vous pourriez la conduire à l’hôpital de l’Université, à San Francisco. On y effectue de petites opérations… mais franchement, à votre place, je laisserais tomber. (Il vaut mieux que vous ne sachiez pas, se disait-il, vous auriez du mal à faire face à la situation… surtout vous, Bonny. En raison des circonstances qui ont amené la conception, vous attraperiez trop facilement des complexes de culpabilité.) La petite est en bonne santé et elle aime la vie, dit-il. Ne cherchons pas plus loin. Elle a cela depuis qu’elle est au monde.
— Vraiment ? s’étonna Bonny. Je ne m’en étais pas rendu compté. Je ne dois pas être bonne mère. Je me lance tellement dans les activités de la communauté…
— Docteur Stockstill, une question, coupa George Keller. Edie est-elle une enfant… spéciale ?