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Il la suivit jusqu’à la porte du hall. Debout dans l’obscurité, ils attendirent que leurs yeux s’accoutument. Oui, il y avait bien un mât étrange, tordu, qui pointait dans le ciel nocturne, mais il s’arrêtait net à une certaine hauteur.

— C’est sa maison, expliqua June Raub. L’antenne est sur le toit. Et il a fabriqué cela sans aucune aide. Il peut amplifier les impulsions de son cerveau et les transformer en ce qu’il appelle des servo-assistants, ce qui le rend très fort, bien plus que tout homme normal. (Elle se tut un instant.) Nous l’admirons tous. Il a beaucoup fait pour nous.

— Oui, acquiesça Eldon.

— Vous êtes venu pour nous l’enlever, n’est-ce pas ? fit June Raub d’un ton calme.

Surpris, il protesta :

— Non, madame, sincèrement. Nous sommes venus écouter le satellite, vous le savez.

— On a déjà essayé. Vous ne le capturerez pas parce qu’il ne se laissera pas faire. Il n’aime pas votre communauté. Il est au courant de votre ordonnance. Nous ne pratiquons pas ce genre de discrimination ici et il nous en est reconnaissant. Et il est très susceptible.

Eldon Blaine, désarçonné, s’éloigna de la femme pour regagner le hall.

— Attendez ! lui dit-elle. Vous n’avez pas à vous inquiéter. Je n’en dirai rien à personne. Je ne vous reproche pas de désirer l’acquérir pour votre communauté après l’avoir vu à l’œuvre. Vous savez, il n’est pas natif de West Marin. Il y a tantôt trois ans qu’il est arrivé un jour sur son chariot, pas celui-ci, mais l’ancien que le Gouvernement lui avait fourni avant le Cataclysme. Il roulait depuis San Francisco, à ce qu’il nous a dit. Il cherchait un asile où s’établir et personne ne lui en avait offert avant nous.

— C’est bon, je comprends.

— Aujourd’hui, on peut tout voler. Il suffit d’être le plus fort. J’ai vu votre voiture de police rangée sur la route et je sais que vos deux compagnons sont des policiers. Mais Hoppy ne fait que ce qu’il veut. Je pense que si vous tentiez de l’enlever de force, il vous tuerait. Cela ne lui serait pas difficile et il ne s’en ferait aucun scrupule.

Après un silence, Eldon déclara :

— Je… vous remercie de votre franchise.

Ils rentrèrent ensemble, en silence.

Tous les yeux étaient braqués sur Hoppy, toujours plongé dans son imitation de Dangerfield.

— … cela semble disparaître pendant que je mange, disait-il. Et cela m’incline à croire qu’il s’agit d’un ulcère et non du cœur. En conséquence, s’il y a des médecins à l’écoute et qu’ils aient accès à un émetteur…

Un homme le coupa :

— Je vais parler à mon médecin de San Rafaël. C’est la vérité. Nous ne voulons pas d’un mort de plus autour de la Terre. (Cet homme, qui avait déjà pris la parole un peu plus tôt, paraissait encore plus décidé.) Ou alors si, comme le pense Mrs Raub, c’est purement mental, ne pourrions-nous prier le docteur Stockstill de s’occuper de lui ?

Eldon Blaine réfléchissait : pourtant Hoppy n’était pas ici dans le hall quand Dangerfield a dit cela. Comment peut-il répéter quelque chose qu’il n’a pas entendu ?

Puis il comprit. C’était l’évidence ! Le phocomèle avait un récepteur chez lui ; avant de venir au hall, il avait écouté le satellite dans sa maison. Ce qui signifiait qu’il y avait à West Marin deux radios qui fonctionnaient, contre zéro à Bolinas. Eldon en éprouvait de la fureur et du désespoir. Nous n’avons rien, se rendait-il compte. Alors que ces gens ont tout, et même un appareil supplémentaire, privé, pour une seule personne !

C’est comme avant la guerre, songeait-il, aveuglément. Ils vivent encore aussi bien. Ce n’est pas juste.

Il pivota et ressortit, se plongeant dans les ténèbres. Personne ne fit attention à lui. Ils étaient trop occupés à discuter de Dangerfield et de sa santé.

Trois silhouettes arrivaient par la route, l’une portant une lanterne à pétrole, un grand homme maigre, accompagné d’une jeune femme aux cheveux acajou, et d’une petite fille qui marchait entre eux deux.

— Est-ce déjà terminé ? s’enquit la femme. Sommes-nous tellement en retard ?

— Je n’en sais rien, répondit Eldon, poursuivant son chemin.

— Oh ! on l’a manqué, se plaignit la fillette. Je vous le disais bien, qu’on devait se presser !

— Eh bien, on va toujours entrer, lui dit l’homme, puis les voix se perdirent tandis qu’Eldon Blaine, désespéré dans la nuit, s’éloignait de tous ces gens de la riche West Marin qui avaient trop de tout.

Hoppy Harrington, dans son numéro Dangerfield, leva les yeux à l’entrée des Keller qui prenaient place au fond de la salle. Pas trop tôt ! se dit-il, ravi d’avoir davantage de spectateurs. Mais il se sentait nerveux parce que la petite fille le dévisageait. Quelque chose dans la façon qu’elle avait de le regarder le mettait mal à l’aise ; il en avait toujours été ainsi avec Edie. Cela lui déplaisait et il s’interrompit d’un coup.

— Continue, Hoppy, l’encouragea Cas Stone.

— Allons ! renchérirent d’autres voix.

— Sors-nous le truc de Kool Aid ! réclama une femme. Chante-nous la petite chanson des jumeaux de Kool Aid, tu sais !

— Kool Aid, Kool Aid can’t wait ! commença Hoppy, mais il se tut aussitôt. Eh bien, ce sera tout pour ce soir.

Le silence régna dans la salle.

La petite Keller prit la parole :

— Mon frère, il dit que Mr Dangerfield est quelque part dans cette salle.

Hoppy éclata de rire.

C’est vrai, dit-il, énervé.

— A-t-il fini la lecture ? demanda Edie.

— Oh ! oui, la lecture est terminée, dit Earl Colvig, mais ce n’est pas cela que nous écoutions, c’était Hoppy, tout en regardant ce qu’il faisait. Il nous a exécuté un tas de drôles de tours, ce soir ; pas vrai, Hoppy ?

— Montre à la petite le tour de la pièce de monnaie, dit June Raub. Je crois que ça l’amuserait.

— Oui, recommence-le, approuva le pharmacien. C’était bien ; cela nous ferait bien du plaisir à tous.

Dans son impatience, il se leva, oubliant qu’il y avait des spectateurs derrière lui.

Edie reprit d’un ton posé :

— Mon frère désire entendre la lecture. C’est pour cela qu’il est venu. Il se moque de tous les trucs avec des pièces !

— Tiens-toi tranquille, lui intima Bonny.

Son frère, songeait Hoppy. Elle n’en a pas, de frère. Il éclata de rire et quelques personnes sourirent automatiquement.

— Ton frère ? dit-il en roulant son chariot vers l’enfant. Ton frère ? (Il arrêta le mobile juste devant Edie et se remit à rire.) Je peux lui faire la lecture. Je peux être Philip et Mildred et tous les autres personnages du livre ; je peux être Dangerfield… quelquefois je le suis en réalité. Je l’étais ce soir et c’est pourquoi ton frère croit que Dangerfield est ici. Eh bien, c’était moi. (Il jeta un regard circulaire à tous les gens présents.) N’est-ce pas la vérité, messieurs et mesdames ? N’était-ce pas Hoppy ?

— Exact, Hoppy, acquiesça Cas Stone.

La plupart des autres opinèrent également de la tête.

— Bon sang ! Hoppy ! dit Bonny Keller d’une voix sévère. Calme-toi ou tu vas dégringoler de ta voiture à force de te secouer comme ça ! (Elle le regardait d’un air intransigeant, dominateur, et il se sentait diminué. Il recula malgré lui.) Que s’est-il donc passé ici ? s’enquit Bonny.

Ce fut Fred Quinn, le pharmacien, qui répondit :

— Eh bien, Hoppy nous a fait une imitation si réussie de Walt Dangerfield qu’on aurait juré que c’était lui !