— Je voudrais me reposer, dit Caramon.
Raistlin l’installa contre le mur de la Tour et s’apprêta à partir.
— Raist ! Ne t’en va pas ! Ne me laisse pas seul ici !
Le guerrier se trouvait sans défense contre les hordes de spectres elfes qu’ils le guettaient dans l’ombre. Seul le sortilège de Raistlin les retenait.
— Raist ! Ne me quitte pas ! cria Caramon.
— Alors, quel effet cela fait-il, d’être épuisé et abandonné ? fit Raistlin.
— Raist ! Tu es mon frère !
— Tu sais, Tanis, je l’ai déjà tué une fois ; je peux recommencer !
— Raist ! Non ! Raist !
— Caramon, je t’en prie…, dit une voix douce, réveille-toi ! Caramon ! Reviens à toi. J’ai besoin de toi.
Non ! Caramon repoussa mentalement la voix. Non, je ne veux pas me réveiller. Je suis fatigué. J’ai mal. Je voudrais me reposer.
Mais les mains et la voix ne le laissaient pas tranquille. Elles s’accrochaient à lui, l’arrachant aux profondeurs où il désirait sombrer.
Il descendait à présent vers le fond, toujours plus bas, vers des ténèbres rougeoyantes. Les mains décharnées de squelettes l’agrippaient ; il voyait défiler des têtes aux orbites creuses, aux bouches ouvertes sur un cri muet. Il s’enfonça dans une mer de sang. Luttant de toutes ses forces contre le flot, il refit surface. Raistlin ! Il n’y avait personne. Il était parti. Tanis et ses amis aussi. Il vit le bateau qui s’éloignait, cassé en deux, les marins dispersés dans les flots rouge sang.
Tika ! Elle était là. Il l’attira contre lui. Elle étouffait, mais il ne pouvait rien pour elle. Le courant l’arracha à ses bras et l’emporta. Cette fois, il n’arrivait pas à refaire surface. Ses poumons allaient éclater. La mort… Le repos… Douceur, chaleur…
Mais des mains importunes le ramenaient sans cesse vers la surface, si effrayante… Laissez-moi m’en aller !
Et ces autres mains émergeant des flots rouges, qui le tiraient… Il tombait, emporté de plus en plus vite vers des abîmes pleins de douceur. Des mots magiques le bercèrent, il respira… Il respirait l’eau… Ses yeux se fermèrent… L’eau était tiède et bienfaisante… Il était redevenu un enfant.
Enfin presque. Il lui manquait son frère jumeau.
Non, il ne voulait pas ! S’il se réveillait, il mourrait ! Qu’on le laisse flotter dans son rêve pour toujours. Tout était préférable à la douleur qui le rongeait.
Mais les mains se posaient sur lui, la voix continuait à l’appeler : « Caramon, j’ai besoin de toi…»
Tika.
— Je ne suis pas prêtre, mais je crois qu’il va mieux. Laisse-le dormir un peu.
Tika s’essuya les yeux.
— De quoi souffre-t-il ? demanda-t-elle, autant à l’homme qu’à elle-même. Aurait-il été blessé quand le bateau a sombré dans le maelström ? Cela fait des jours qu’il est dans cet état. Depuis que tu nous as trouvés…
— Non, je ne crois pas. S’il avait été blessé, les elfes marins l’auraient guéri. Ce doit être une souffrance de l’âme. Qui est ce Raist dont il parle ?
— Son frère jumeau, répondit Tika après une hésitation.
— Qu’est-il devenu ? Il est mort ?
— Non… Je ne sais pas exactement. Caramon aime énormément son frère, et lui… l’a trahi.
— Je vois. Ce sont des choses qui arrivent, là-haut. Ne t’étonne pas que j’aie choisi de vivre ici-bas.
— Tu lui as sauvé la vie, et je ne sais même pas ton nom !
— Zebulah, répondit l’homme en souriant. Je ne lui ai pas sauvé la vie. Il est revenu à elle par amour pour toi.
L’interlocuteur de Tika était vêtu d’une robe rouge. Son regard, comme son sourire, était franc et ouvert. Il devait avoir entre quarante et cinquante ans.
— Tu es magicien, comme Raistlin !
— Alors ceci explique cela, dit Zebulah en souriant. Il m’a vu à travers son brouillard, et cela lui a fait penser à son frère.
— Mais comment se fait-il que tu vives dans ces lieux étranges ? demanda Tika.
Ils se trouvaient dans un bâtiment délabré. L’air, chaud et étouffant, favorisait la croissance des plantes qui y proliféraient.
Des meubles d’un autre âge, disposés au hasard, garnissaient la pièce. Les filets d’eau qui ruisselaient le long des murs scintillaient parmi une luxuriante verdure, diffusant une lumière irréelle. Une mousse dont les tons allaient du vert le plus tendre au rouge corail envahissait tout.
— Et moi, pourquoi suis-je ici ? D’ailleurs, c’est quoi, ici ? murmura-t-elle.
— Ici c’est… C’est ici, répondit Zebulah. Les elfes marins vous ont sauvés de la noyade, et moi, je vous ai amenés en ce lieu.
— Des elfes marins ? Je n’en avais jamais entendu parler. Je ne me souviens pas d’avoir eu affaire à des elfes ! Je me rappelle seulement d’énormes poissons très gentils…
— Oh ! tu ne risques pas de voir les elfes marins. Ils craignent et évitent les KreeQuekh, ce qui dans leur langage signifie « créatures des airs ». Ces poissons dont tu parles étaient des elfes marins. Ils n’apparaissent aux KreeQuekh que sous cette forme. Des dauphins, comme vous les appelez.
— Alors pourquoi nous ont-ils sauvés la vie ?
— Connais-tu des elfes terrestres ?
— Oui, répondit Tika, pensant à Laurana.
— Tu sais donc que pour eux la vie est sacrée.
— Je comprends. Et comme les elfes terrestres, ils préfèrent renoncer au monde plutôt que de l’aider.
— Ils font ce qu’ils peuvent pour l’aider, rétorqua Zebulah. Ne critique pas ce que tu ne connais pas, jeune fille.
— Je m’excuse, dit Tika en rougissant. Mais toi, tu es un humain. Pourquoi…
— … Suis-je ici ? Je n’ai ni le temps ni l’envie de te raconter mon histoire, car tu ne me comprendrais pas. Les autres ne me comprennent pas non plus.
— Les autres ? As-tu rencontré quelqu’un qui se trouvait sur notre bateau…, nos amis ?
— Il y a toujours du monde ici-bas. Les ruines sont vastes, et de nombreux bâtiments recèlent des poches d’air. Nous emmenons les rescapés dans ces abris. Je ne sais que dire à propos de tes amis. S’ils étaient avec vous sur le bateau, ils ont sûrement disparu. Les elfes marins se sont occupés des morts selon leurs rites et ont libéré leurs âmes. (Zebulah se leva pour partir.) Eh bien, je suis heureux que ton jeune ami ait survécu. Pour la nourriture, elle est partout ; les plantes sont comestibles. Tu peux te promener dans les ruines si le cœur t’en dit. Je les ai placées sous un sortilège, pour éviter que tu tombes dans la mer et que tu te noies. Retiens bien l’endroit où tu te trouves, pour ne pas te perdre.
— Attends un peu ! s’écria Tika. Nous ne pouvons pas rester ici ! Nous devons retourner à la surface. Il doit exister un moyen de sortir !
— Ils me demandent tous la même chose, grogna Zebulah avec une pointe d’impatience dans la voix. Franchement, je ne prétends pas le contraire ; il y a sûrement une sortie. Certains la trouvent par hasard. D’autres, comme moi, décident tout simplement de rester. Vois par toi-même. Mais veille à ne pas quitter la partie des ruines que nous avons aménagée !
— Attends encore un peu ! s’écria Tika en courant derrière le magicien. Si tu vois mes amis, tu pourrais leur dire que…
— Oh ! j’en doute, répondit Zebulah. Sans vouloir t’offenser, j’en ai assez de cette conversation. Plus je vis ici, plus les KreeQuekh comme toi me fatiguent. Toujours pressés par quelque chose. Incapables d’être contents là où ils sont. Toi et ton jeune ami seriez plus heureux dans ce monde que dans l’autre. Mais vous préférez défier la mort pour retourner là-haut. Qu’est-ce qui vous y attend ? La trahison ! dit-il en jetant un coup d’œil à Caramon.