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Je vais à la croisée. Elle donne sur une ruelle. Je vois dans la ruelle des ombres qui s’agitent. Ces ombres appartiennent à des soldats allemands. Ils sont en train de cerner proprement le pâté de maisons.

Je suis cuit. Il avait raison, Stéphane, et Gretta avait raison, et le père Martin avait raison, c’était téméraire de revenir dans ce petit bled. La police secrète devait surveiller mes moindres allées et venues… Ce qui me contriste, dans tout ça, c’est que Adam et les siens vont la sentir passer !

Je quitte ma chambre à toute allure, traverse le couloir et ouvre sans frapper la porte des coiffeurs.

Mme Adam, qui était déjà pieutée lorsque je suis arrivé, est une grosse bonne femme brune. Adam dort du sommeil du juste aux côtés de son tas de viande.

Je le biche par un bras et je le secoue comme un bras de pompe. Il sursaute et ouvre les yeux.

— Levez-vous en vitesse, Adam, ça va barder avant qu’il soit longtemps.

— Hein ! Quoi !

— Les Frizous m’ont repéré et l’immeuble est cerné. Vous n’avez qu’une chance de vous en tirer… Venez.

Sa gerce se réveille à cet instant et demande des explications d’une voix aussi cordiale que celle d’une marchande de poisson marseillaise à qui vous jurez que son colin n’est pas frais.

— Oh, pour l’amour du Ciel, fermez ça ! dis-je sèchement. Ne bougez pas de votre pucier et laissez flotter les rubans. Vous ne m’avez pas vu, compris ?

« Venez, Adam !

En pyjama, les yeux bouffis, il me suit. Il ne demande plus d’explications, il a perdu de sa nonchalance et il est pâle comme un bol de crème fouettée.

Nous dévalons les escadrins et nous nous ruons dans la salle à manger.

— Décrochez-moi ce téléphone et demandez illico la Kommandantur. Dites au type qui vous répondra que cette nuit vous avez reçu la visite d’un homme qui venait de la part d’un de vos amis. Vous l’avez hébergé, mais il vous a paru louche et vous vous promettiez de prévenir la police demain à la première heure. Mais vous venez de vous apercevoir que la maison est cernée et vous craignez qu’il ne se défende.

« Demandez des instructions.

Adam réagit :

— Non, non, balbutie-t-il, ça n’est pas correct, et puis cela ne servira à rien, ils penseront que j’ai agi seulement lorsque je me suis aperçu qu’il était trop tard…

— Faites ce que je vous dis, tout ira bien pour vous et les vôtres.

Il obtempère.

Ça marche d’autant mieux qu’il a les chocottes pour de bon et que cela est perceptible à sa voix.

Au moment où il demande ce qu’il doit faire, je sors mon feu de la jambe de mon pantalon et je vise le gras de la cuisse d’Adam. Je ne tiens pas à lui sectionner l’artère fémorale ! La détonation et le choc le font chanceler.

— Tiens ! Salaud ! je gueule…

Il lâche l’appareil et me regarde sans comprendre.

Alors je lui cligne de l’œil.

— Il vaut mieux huit jours d’hôpital qu’une concession à perpétuité, lui murmuré-je à l’oreille.

Je rengaine mon pétard et me trisse dans l’escalier. En pareille circonstances il n’y a qu’une issue possible : les toits !

Après l’escalier du premier étage, je me lance dans celui du second. La mère Adam qui a entendu la détonation couine comme une lapine blessée. Ses nichons grand format pendent sous sa chemise de nuit comme deux petits sacs de farine.

— Fermez votre sacrée gueule où je vous lâche du plomb dans le lard, grosse vache ! je lui crache au passage.

Elle m’énerve, cette poufiasse ! En la traitant de la sorte, elle saura exprimer à mon endroit des sentiments peu cordiaux.

Elle ouvre une bouche démesurée sous l’effet de l’indignation. Vous pourriez y faire entrer une famille de réfugiés ! Je continue mon escalade. Des coups sourds retentissent à la porte d’en bas. Si je voulais essayer quelque chose, c’était le moment ou jamais, je vous le garantis.

Je me trouve devant la porte d’un grenier, il n’y a pas de clé sur la serrure, je prends un vache élan et je l’embugne. La porte gémit et s’ouvre. Entraîné par ma ruée, je me retrouve les quatre fers en l’air, à l’autre bout du grenier. Un sursaut et je suis sur mes flûtes.

Il y a une tabatière comme dans tous les greniers. Je l’ouvre, m’agrippe au rebord et, grâce à un splendide rétablissement, je me hisse sur le toit. Maintenant, s’agit de repérer la géographie du coin. Le toit est en pente raide et je dois y ramper pour ne pas perdre l’équilibre. Devant moi, à une dizaine de mètres, se dresse dans l’ombre un faisceau de cheminées. Si je peux l’atteindre, ce sera un premier pas de fait vers le salut.

Une balle vient briser une tuile à deux centimètres de mon nez. Je me précipite et j’atteins les cheminées.

Ce qu’il y a de bien dans mon cas, c’est qu’on ne peut me tirer dessus d’en bas car le toit fait une avancée protectrice et, d’autre part, par la tabatière ne peut se glisser qu’un individu à la fois. Le type qui me canarde est engagé à mi-buste par l’ouverture. Je le couche en joue et, dès qu’il a craché le restant de son magasin, je lui place une fève en pleine poitrine. Ça le fait tousser drôlement, mais je suis tranquille, on lui ferait avaler une bonbonne de sirop des Vosges que ça ne le guérirait pas.

Grâce à ces cheminées qui font écran, je me dirige vers l’autre extrémité de l’immeuble. Parvenu là sans plus de difficultés, je fais une grimace épouvantable. La ruelle forme un fossé profond d’une douzaine de mètres et large de trois environ. Au-delà, et beaucoup plus bas, se trouve un autre toit. Je sens un frisson me cavaler le long de la tringle. De deux choses l’une : ou je me fais crever sur mon toit, ou j’essaie d’atteindre celui d’en face. J’opte pour la deuxième solution. C’est un drôle de numéro, les enfants ! Ce qui rend ce saut de trois mètres plus périlleux encore, c’est que le point de départ comme le point d’arrivée est en pente. Si je ne réussis pas à atteindre l’autre rivage de tuiles et à m’y cramponner, c’est le plongeon dans le noir, sur les bouilles des sulfatés.

Drôle d’alternative.

Je me recueille l’espace de dix secondes et je me mets à cavaler vers le vide, lorsque je m’estime parvenu à la hauteur du chéneau, je m’élance dans une formidable détente de tout mon être. Il n’y a pas un poil de mon corps qui n’ait pas participé à ce saut. Je l’allonge encore par des mouvements dans le vide. L’air me siffle dans les oreilles.

Je tombe sur le toit d’en face, à plat. Je n’ai pas le temps de me réjouir d’avoir mis assez de sauce, car je me sens glisser sur la pente. J’ai beau écarter les mains et griffer les tuiles, ces carnes défilent à toute allure sous moi. Et puis je m’arrête net car la pointe de mes targettes s’est piquée dans la rigole de zinc. Je me déplace alors en crabe, c’est-à-dire de profil, en continuant à prendre appui sur le chéneau. D’en bas, du toit d’en face que je viens de quitter, retentissent un concert d’exclamations et des coups de feu. Çà et là, des faisceaux de lampe de poche zigzaguent, mais ils sont trop faibles pour permettre des recherches efficaces. Ces glands-là ont oublié de se munir d’un projecteur, car ils pensaient me cueillir au plume, sans trop de difficultés.

Je contourne la maison sur laquelle j’ai atterri. Me voilà sur le surplomb d’une seconde ruelle. Elle est vide, car elle n’est pas comprise dans le secteur du siège.

Je commence à me dire qu’il y a un peu d’espoir.

Je fais une lente volte-face afin de prendre mieux conscience de ma position. Elle n’est pas brillante. Je continue d’avancer, le dos au toit, et, soudain, j’entrevois le salut.

Pendant le jour, des ouvriers repavent la petite rue que je domine. J’aperçois, en inclinant la tête, un gros monticule de sable qu’un camion a déchargé. Je me place au-dessus de ce tas et je me laisse glisser. Si j’ai mal calculé mon coup je vais me casser superbement la margoulette.