Là-dessus je m’engage dans l’escalier, ce qui vaut mieux, je vous l’ai maintes fois dit, que de s’engager comme savonnette dans une léproserie.
Prévenue par la bigleuse déhanchée, Julia m’attend dans l’encadrement de sa lourde.
Elle s’est mise en deuil à sa manière, compte tenu naturlich du climat et de son degré de parenté avec Bitakis. Elle porte une jupe à carreaux noirs et blancs, un chemisier gris et elle s’est peu fardée.
— Je t’attendais, murmure-t-elle. Tu es au courant ?
J’agite ma tête de bas en haut, ce qui, dans toutes les langues, y compris les langues mortes et fourrées, a marqué l’affirmation.
— C’est terrible, n’est-ce pas…
— Plutôt !
— Quand il menaçait de se suicider, cette nuit, je ne le croyais pas ! Un homme d’action pareil, comment pouvais-je penser…
— Personne ne peut lire dans l’âme d’autrui ! énoncé-je, car les circonstances exigent de moi des paroles définitives susceptibles d’être inscrites dans le marbre au stylo à bille ou au ciseau à froid.
Elle s’assied dans l’unique fauteuil de la pièce, tapissée de cretonne fleurie.
— En somme, fais-je en me posant sur le bras du meuble, te voilà sur le sable, ma chérie ?
Elle fait une moue désabusée.
— Tu parles…
Sur le sable ! En plein Juan-les-Pins, avouez que c’est un comble, comme dit mon ami Grenier.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Que veux-tu que je fasse ?
— Trouver un autre protecteur ?
— Facile à dire…
— Tu devrais draguer dans les chantiers navals à la recherche d’un autre armateur…
— Merci du conseil, mais je n’ai pas le cœur à plaisanter !
— Tu l’aimais, le Nikos ?
— Non, mais je lui étais reconnaissante de tout ce qu’il faisait pour moi. Je ne suis pas de ces filles cupides qui…
N’empêche qu’elle a dû lui secouer le chéquier.
— Me raconte pas que tu n’as pas mis de l’argent de côté !
— Un peu… Mais le fric fond tout seul, quand il n’y a plus de rentrées.
Je me penche sur elle et je lui fais la vitrine, histoire de lui fournir une petite rentrée.
En revanche elle me fait une sortie.
— Non, dit-elle, en débloquant ses muqueuses, je te jure que je n’ai pas envie de… de m’amuser…
Voilà bien ma veine ! Et moi qui espérais me placer sur son orbite !
— Tu devrais aller faire un tour chez Nikos, dit-elle pensive.
— A cause ?
— Je ne sais pas : voir la fille… Cet accident… C’est vraiment un accident ?
— Ça en a tout l’air.
— Tu y es allé ?
— Oui.
— Et tu es sûr que…
— On n’est jamais sûr de rien dans ces cas-là, mais les apparences semblent ratifier la thèse de l’accident.
— Pauvre môme ! Une pas de veine, hein ? Laide à chialer et mourir comme ça…
Je lui donne une tape affectueuse dans la région pariétale, je laisse glisser lentement ma paluche chaleureuse en direction de l’occipital et je continue sur le rocher. Après un rapide changement de vitesse je descends les vertèbres cervicales, marque une pause sur la tête de l’humérus, gagne les vertèbres dorsales, fonce pleins gaz jusqu’au cubitus, m’égare autour de l’os iliaque et je décide de demander mon chemin à un agent.
Ces manifestations tactiles, très chargées en électricité, font oublier passagèrement à Julia le décès de son batelier. Au bout d’un laps de temps impossible à chronométrer, elle admet que la vie peut très bien continuer sans son gros lapin bleu. Oubliée itou la pauvre Edith Bitakis… Amours, hélices et grandes orgues !
Je me recoiffe devant la glace du lavabo.
— Tu me laisses ? fait tristement la pauvrette.
— Si tu veux, on peut dîner de conserve, ce soir ?
— D’accord.
— Je passe te prendre ici !
— Quand tu voudras, je n’en bouge pas.
Je la quitte après un mimi humide et une œillade suave.
Quelque chose m’attire à la Pinède. Ce quelque chose, c’est le besoin d’agir. Je veux bien que les Bitakis père et fille soient cannés régulièrement, mais je sais qu’Amédée Gueulasse n’a pas becté son certificat de vie de son plein gré.
La taule ouvre pour le thé. L’orchestre de la veille, avec un nouveau pianiste (la roue tourne) moud de la musiquette charmeuse pour une douzaine de locdus en petite tenue. Je contourne la terrasse sans être vu et je m’installe dans une stalle de verdure d’où je peux mater discrètement les allées et venues de la crèche.
Le maître d’hôtel coiffé à la suppositoire se radine pour me demander ce que j’entends lichetrogner.
Je lui commande un Blanc et un Noir et je prends une pose commode sous mon parasol.
Les musicos jouent sans trop y croire un truc pourtant sensass : « T’es trop mou pour être un dur », extrait du film « Miquette qui quette » qui a obtenu l’Oscar, le Prosper, le Jules, l’Ernest et l’Eugène à la distribution des Prix de Carrière-sous-Bois.
Je mate à mort le comportement du personnel. Parmi ces gens, il s’en est trouvé un qui a introduit dans le breuvage de Gueulasse une substance toxique ayant détruit les fonctions vitales du caresseur d’ivoire. Lequel ? Tiens, au fait, je ne vois pas Alonzo Gogueno…
Lorsque le maître d’hôtel passe à la portée je l’interpelle :
— Dites, frisé, où est mon ami Alonzo ?
Il ne se pince pas les lèvres, vu qu’il n’en a pas.
En tout cas, il prend une physionomie hautement réprobatrice.
— Il a été congédié ! me répond le digne homme.
— Ah oui ?
— Oui. La direction a estimé qu’elle ne pouvait pas se permettre de conserver un assassin à son service.
Et toc ! Prends-en une pincée et passe la soupière aux autres ! Il avait dû se la préparer, cette belle phrase, l’adjudant-limonadier. Voilà un pauvre bougre sans job parce qu’il a été suspecté.
— Qui l’a balancé ?
— Le patron.
— Il est ici, M. Alfred ?
— Pas encore !
— C’est bon, merci !
Je rêvasse un instant dans l’ombre orangée de mon parasol. Le soleil pète le feu ; la vie semble douce et pourtant des gens continuent d’en tuer d’autres dans cette ambiance léthargique. Il y a des accidents, des suicides… Il y a la vie, intacte, faisandée, malodorante…
L’orchestre finit le morcif et les fabricants de vibrations font la pause. Je vois alors la tronche d’un serveur de l’autre côté de l’estrade. Il place un plateau sur le plancher et s’éloigne. Les musiciens abandonnent leurs instruments, sauf le flûtiste qui a la force de charrier le sien. Ces messieurs se mouillent le conduit, puis bavardent à voix basse de la pluie improbable et du beau temps tenace. Cinq minutes s’écoulent. Je suis de plus en plus pensif !
Et voilà que je reçois sur l’épaule un choc terrible ; de quoi démolir le pilier ouest de la tour Eiffel. Parallèlement une voix bien connue s’écrie :
— Alors, Petite-Tête de Pont ! En plein boulot ?
Je lève les yeux sur l’impensable Bérurier. il est là, rubicond, poilu, mafflu, graisseux, souillé, ruisselant d’une transpiration prolétarienne… Heureux de me revoir, d’être sur la Côte, d’être au monde et d’être plus crétin que jamais ! Je souris. Vous me croirez si vous voulez, et si vous voulez pas, allez vous faire opérer de la vésicule biliaire par votre cordonnier préféré, mais cette présence du Gros à mes côtés me dope, dope, dope ! Béru, il est comme la menthe forte : il réconforte.
Il déverse entre les bras d’osier d’un fauteuil cent deux kilogrammes de matières grasses avec os, et relève son feutre moisi pour pouvoir s’éponger le front. Il est beau, il est superbe ! Sa couennerie luit comme le dôme des Invalides. Il porte une chemise dite Lacoste, d’un jaune aveuglant, un pantalon à rayures gris sale et des sandales d’instituteur, en cuir tressé.