Elle supputa les implications. « En combat ? »
Il acquiesça. « Je ne vous le conseillerai pas car ils ne vous suivraient pas. Vous n’êtes pas du sable. Ils ont pu le voir durant notre marche de la nuit. »
« Des gens pratiques », dit-elle.
« C’est vrai. (Il porta de nouveau son regard vers le bassin.) Nous connaissons nos besoins. Mais les pensées ne sont plus aussi profondes, si près de notre demeure. Nous avons mis trop longtemps à livrer notre quota d’épice aux commerçants de la maudite Guilde… Que leurs visages demeurent à jamais noirs ! »
Jessica se retourna brusquement. « La Guilde ? Qu’a-t-elle à voir avec l’épice ? »
« Liet l’a ordonné, dit Stilgar. Nous savons pour quelle raison mais cela n’en a pas moins un goût aigre pour nous. Nous payons à la Guilde une somme monstrueuse en épice pour qu’aucun satellite ne puisse nous espionner depuis le ciel et voir ce que nous faisons sur la face d’Arrakis. »
Elle pesa ses mots, se rappelant ce que Paul avait dit sur l’absence de satellites autour d’Arrakis.
« Et qu’est-ce donc que vous faites sur la face d’Arrakis qui ne doit pas être vue ? »
« Nous la changeons… lentement, mais sûrement… pour qu’elle accepte la vie humaine. Notre génération ne verra pas la fin de cette tâche, ni nos enfants, ni les enfants des enfants de nos enfants… mais elle viendra. (Son regard absent flotta sur le bassin.) L’eau libre, de grandes plantes vertes et des hommes allant sans distilles. »
Tel est donc le rêve de ce Liet-Kynes, songea-t-elle. Et elle dit : « Le prix de la corruption a un danger. Il tend à augmenter, de plus en plus, »
« Il augmente, dit Stilgar. Mais la manière la plus lente est la plus sûre. »
Elle se détourna, contemplant le bassin, essayant de le voir comme Stilgar le voyait dans son imagination. Mais l’image des rochers ocre et gris ne changea pas. Dans le ciel, au-dessus des falaises, il y eut soudain comme un mouvement. « Aahh », fit Stilgar.
Tout d’abord, elle pensa à un véhicule de patrouille, puis elle comprit que c’était un mirage, un autre paysage flottant au-dessus du sable du désert, un frémissement lointain de verdure et, un peu plus proche, un immense ver cheminant en surface avec sur le dos ce qui semblait être des robes fremen flottant au vent. Le mirage s’évanouit.
« Ce serait mieux, dit Stilgar, mais nous ne pouvons pas admettre un faiseur dans ce bassin. Nous devrons donc marcher à nouveau, cette nuit. »
Faiseur… leur mot pour le ver, pensa Jessica. Elle mesurait l’importance des paroles de Stilgar. Ils ne pouvaient pas admettre un ver dans ce bassin. Elle savait maintenant ce qu’elle avait vu dans le mirage. Des Fremen chevauchant un ver géant. Il lui fallut exercer un contrôle sévère sur elle-même pour ne pas trahir le choc qu’elle éprouvait devant ce que cela impliquait.
« Il nous faut retourner auprès des autres, reprit Stilgar. Autrement, mes gens pourraient croire que je vous séduis. Déjà, certains sont jaloux de ce que mes mains aient goûté à votre beauté cette nuit, quand nous avons lutté dans le bassin de Tuono. »
« Cela suffit ! » s’exclama Jessica.
« N’y voyez pas d’offense, dit Stilgar, et sa voix était douce. Chez nous, nous ne prenons pas les femmes contre leur volonté… et avec vous… (Il haussa les épaules.) Même cette convention est inutile. »
« N’oubliez pas que j’étais l’épouse d’un duc », dit-elle encore, mais d’une voix plus calme.
« Comme vous le désirerez, dit-il. Mais il est temps de sceller cette ouverture, afin de relâcher la discipline du distille. Mes gens ont besoin de se reposer dans le confort, aujourd’hui. Demain, leurs familles ne leur accorderont que peu de répit. »
Le silence s’établit entre eux.
Le regard de Jessica revint au paysage dans le soleil. Dans la voix de Stilgar, elle avait lu plus que l’offre d’une protection. Avait-il besoin d’une femme ? Elle pourrait remplir ce rôle. Ce serait une façon de résoudre le conflit pour l’autorité, la femelle s’alignant sur le mâle.
Mais Paul, en ce cas ? Qui pouvait savoir quelles étaient les règles de parenté qui prévalaient ici ? Et qu’en serait-il de cette fille qu’elle portait en elle depuis des semaines ? De cette fille d’un Duc défunt ? Il lui fallait admettre la signification véritable de cette conception qu’elle acceptait. Elle la connaissait. Elle avait succombé à cette pulsion profonde qui est commune à toutes les créatures placées devant la mort, cette pulsion qui vise l’immortalité par la procréation. La pulsion de fertilité des espèces avait triomphé d’eux.
Elle regarda Stilgar et vit qu’il attendait, qu’il l’étudiait. Une fille née ici d’une femme mariée à un tel homme… Quel serait son sort ? L’homme tenterait-il de contrarier les obligations auxquelles toute Bene Gesserit est promise ?
Stilgar s’éclaircit la gorge. « Ce qui importe pour un chef, c’est ce qui fait de lui un chef. Ce sont les besoins de son peuple. Si vous m’enseignez vos pouvoirs, un jour viendra où l’un de nous devra défier l’autre. Je préférerais une autre solution. »
« Il en existe ? » demanda-t-elle.
« La Sayyadina, Notre Révérende Mère, est vieille. »
Leur Révérende Mère !
Avant qu’elle ait pu réfléchir, il ajouta : « Je ne me propose pas nécessairement comme compagnon. Ce n’est nullement personnel, car vous êtes belle et désirable. Mais si vous deviez faire partie de mes femmes, cela pourrait amener certains de mes plus jeunes hommes à penser que je me préoccupe par trop des plaisirs de la chair et pas assez des besoins de la tribu. En ce moment même, ils nous écoutent et nous épient. »
Voilà un homme qui pèse ses décisions et qui pense aux conséquences, se dit-elle.
« Parmi mes jeunes gens, il en est qui ont atteint l’âge des pensées sauvages. Il faut les calmer durant cette période. Je ne dois pas leur laisser de raisons valables pour me défier. Parce que, alors, il me faudrait frapper et tuer. Pour un chef, s’il peut l’éviter dans l’honneur, ce n’est pas une façon raisonnable d’agir. Un chef, voyez-vous, est ce qui fait la différence entre un troupeau et un peuple. C’est le chef qui maintient le statut des individus. Trop peu d’individus, et le peuple redevient un troupeau. »
Ces paroles, la profonde compréhension qu’elles révélaient, en plus du fait qu’il parlait aussi bien pour ceux qui écoutaient, contraignirent Jessica à le reconsidérer.
Il est digne de sa position, pensa-t-elle. Où a-t-il acquis cet équilibre intérieur ?
« La loi qui engendre une telle façon de choisir un chef est une loi juste, dit Stilgar. Mais il ne s’ensuit pas qu’une justice est ce dont un peuple a constamment besoin. Ce dont nous avons vraiment besoin maintenant, c’est de croître et de prospérer afin de couvrir un plus vaste territoire. »
Quels sont ses ancêtres ? se demanda-t-elle. Comment obtient-on semblable race ?
« Stilgar, dit-elle, je vous ai sous-estimé. »
« Je le soupçonnais. »
« Apparemment, chacun de nous a sous-estimé l’autre. »
« J’aimerais mettre un terme à cela, dit-il. J’aimerais que l’amitié existe entre nous… avec la confiance. J’aimerais que naisse ce respect mutuel qui croît dans la poitrine sans exiger le mélange des sexes. »