« Où est l’anneau ducal ? demanda le Baron. Il ne l’a pas au doigt. »
« Les Sardaukars ont dit qu’il ne l’avait pas lorsqu’on l’a amené, Mon Seigneur », dit le capitaine des gardes.
« Piter, tu as tué le docteur trop vite, dit le Baron. C’était une faute. Tu aurais dû m’avertir. Tu as agi en hâte, contre le bien de notre entreprise ! (Il fronça les sourcils.) Des possibilités ! »
La pensée s’insinua lentement dans l’esprit de Leto. Paul et Jessica se sont enfuis ! Mais il y avait aussi autre chose dans sa mémoire. Un marché. Il pouvait presque s’en souvenir… La dent !
Cela lui revenait en partie : Un gaz mortel dans une fausse dent.
Quelqu’un lui avait dit de s’en souvenir. La dent était dans sa bouche. Il pouvait la sentir sous sa langue. Il suffisait de mordre, très fort.
Pas encore !
Quelqu’un lui avait dit d’attendre d’être près du Baron. Qui ? Il ne parvenait pas à s’en souvenir.
« Combien de temps restera-t-il ainsi ? » demanda le Baron.
« Peut-être une heure encore, Mon Seigneur. »
« Peut-être… » A nouveau, le Baron se tourna vers la baie, vers la nuit. « J’ai faim », dit-il.
Cette forme grise, là-bas, c’est le Baron, pensa Leto. La forme allait et venait, se balançait avec la pièce. La pièce qui se dilatait puis se contractait. Tantôt claire, tantôt sombre. Puis elle disparut dans les ténèbres.
Le temps, pour le Duc, devint une succession de niveaux. Il flottati vers le haut, les traversant l’un après l’autre. Attendre.
Il y avait une table. Il la voyait très clairement. Un homme adipeux était assis à l’autre extrémité. Devant lui, il y avait les restes d’un repas. Et Leto était assis en face du gros homme. Il sentait les chaînes sur lui, les liens qui le maintenaient sur son siège. Il savait que le temps avait passé. Mais combien de temps ?
« Je crois qu’il revient à lui, Baron. »
Voix soyeuse. Piter.
« Je le vois, Piter »
Basse grondante : Le Baron.
L’environnement se faisait plus net. Le siège devenait ferme. Les liens plus tangibles et durs.
Et il vit nettement le Baron. Ses mains, ses gestes. Le bord d’une assiette, le manche d’une cuiller. Un doigt qui suivait la ligne de la mâchoire. Cette main qui bougeait fascinait Leto.
« Vous pouvez m’entendre, Duc Leto, dit le Baron. Je sais que vous le pouvez. Nous voulons savoir où trouver votre concubine et l’enfant que vous avez conçu. »
Leto ne bougea pas. Les mots le baignaient de calme. C’est donc vrai. Ils ne les ont pas.
« Ceci n’est pas un jeu, gronda le Baron. Vous devez le savoir. » Il se pencha, étudiant le visage de Leto. Il était irrité que ceci dût se dérouler ainsi, sans intimité. Ils auraient dû être seuls, face à face. Que d’autres pussent découvrir la noblesse sous de tels aspects… Voilà qui créait un fâcheux précédent.
Leto sentait revenir ses forces. Et le souvenir de la fausse dent, soudain, fut comme un immense clocher dressé au centre d’une plaine, dans son esprit. Dans cette dent, il y avait une capsule dont la forme était exactement celle d’un nerf. Du gaz, mortel. Et le Duc se rappelait qui avait implanté cette arme dans sa bouche.
Yeuh.
Souvenir brumeux d’un corps traîné dans la pièce où il s’était lui-même trouvé. Souvenir comme une trace vaporeuse. Yueh.
« Entendez-vous ce bruit, Duc Leto ? » demanda le Baron.
Leto prit conscience, alors, d’un cri, comme l’appel nocturne d’une grenouille, le gémissement étouffé de quelqu’un qui agonisait.
« Nous avons capturé l’un de vos hommes. Il était déguisé en Fremen, reprit le Baron. Nous n’avons pas eu de mal à le découvrir. A cause des yeux, bien sûr. Il prétend avoir été envoyé parmi les Fremens pour les espionner. Mais, cher cousin, j’ai vécu pendant un certain temps sur cette planète. On n’espionne pas ces canailles du désert. Dites-moi : auriez-vous acheté leur assistance ? Leur avez-vous envoyé votre femme et votre fils ? »
La peur étreignit la poitrine de Leto. Si Yueh les a confiés au peuple du désert… la chasse n’aura de cesse qu’ils les aient trouvés.
« Allons, allons, dit le Baron. Nous n’avons que peu de temps et la souffrance est vive. Ne nous forcez point à cela, mon cher Duc. (Le Baron se tourna vers Piter, penché sur l’épaule de Leto.) Piter n’a pas tous ces outils ici mais je suis bien certain qu’il peut improviser. »
« Parfois, l’improvisation est même meilleure, Baron. »
Cette voix, cette voix soyeuse, insinuante ! Elle était tout près de son oreille.
« Vous aviez un plan d’alerte. Où avez-vous envoyé votre femme et le garçon ? Vous n’avez plus votre anneau ? Est-le garçon qui l’a maintenant ? »
Le Baron se tut, regarda droit dans les yeux de Leto : « Vous ne répondez pas. Allez-vous donc me forcer à faire une chose que je ne souhaite pas ? PIter usera de méthodes simples, directes. J’admets que, bien souvent, ce sont les meilleures mais il n’est pas bien, non, vraiment pas bien que vous y soyez soumis. »
« Fer rouge dans le dos ou, peut-être, sur les paupières, dit Piter. Ou sur d’autres parties du corps. C’est tout particulièrement efficace lorsque le sujet ignore en quel endroit va se poser le fer, la prochaine fois. Bonne méthode. Et il y a une certaine beauté dans la disposition des cicatrices blanches sur la peau. N’est-ce pas, Baron ? »
« Ravissant », ti le Baron, et sa voix était pleine d’aigreur.
Ces doigts, ces doigts qui touchent ! Le regard de Leto ne quittait pas les mains grasses, les bijoux brillants sur les doigts de bébé qui étreignaient les choses.
Les cris de souffrance qui venaient de derrière la porte mordaient dans les nerfs du Duc. Qui ont-ils capturé ? Est-ce Idaho ?
« Croyez-moi, mon cher cousin. Je ne désire pas en arriver là. »
« Pensez à des messagers courant le long des nerfs en quête d’une aide qui ne peut venir, dit Piter. Il y a en cela de la beauté, voyez-vous. »
« Quel magnifique artiste tu fais ! grommela le Baron. A présent, aie la décence de rester silencieux. »
Soudain, des paroles de Gurney Halleck traversèrent l’esprit du Duc. Il avait dit une fois, à propos du Baron : « Et, debout sur le fond sableux de la mer, je vis une bête surgir… Et je vis sur sa tête son nom : blasphème. »
« Nous perdons du temps, Baron », dit Piter.
« Peut-être. (Le Baron hocha la tête.) Mon cher Leto, vous savez bien que vous finirez par nous dire où ils sont. Il existe un degré de souffrance qui aura raison de vous. »
Il a raison, très probablement, pensa Leto. Seulement il y a la dent… et le fait que j’ignore vraiment où ils se trouvent.
Le Baron se découpa un morceau de viande, le mit dans sa bouche, le mâcha lentement, le déglutit. Il faut essayer autre chose, songeait-il.
« Contemple ce prisonnier qui nie être à vendre, dit le Baron. Contemple-le, Piter. »
Et le Baron pensait : Oui, regarde-le, cet homme qui croit qu’on ne peut l’acheter. Regarde-le, partagé entre des millions de parts de lui-même vendues au détail à chaque seconde de son existence ! Si tu le prenais en cet instant, si tu le secouais, tu entendrais un bruit de grelot. Vide ! Vendu ! Qu’il meure de telle ou telle façon, maintenant, quelle différence cela fait-il ?