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Dietrich alla chercher dans l’annexe un peu de grain pour préparer une bouillie. Le flacon de Kratzer était posé sur le rebord de la fenêtre, juste au-dessus du sac d’avoine. Il était fait d’une étrange matière translucide que le Kratzer appelait « huile de roche », et le soleil, filtré par le carré de toile cirée qui faisait office de vitre, ne parvenait pas à en éclairer le contenu. Dietrich s’empara du flacon.

Il ne s’était pas trompé. Le niveau avait baissé.

Retournant au presbytère, il considéra le philosophe. Je sais maintenant pourquoi tu pleures, mon ami. L’esprit est résolu, mais la chair est faible, et l’angoisse de Kratzer l’avait poussé à déboucher ce flacon que son dégoût souhaitait garder scellé.

— Savez-vous combien il en a bu ? demanda Dietrich au moine agenouillé en prière.

Joachim s’interrompit pour hocher la tête.

— Je lui ai administré son élixir avec cette cuillère. Je l’ai sustenté de ses amis et compagnons. Les voies du Seigneur sont impénétrables. (Il se redressa sur les talons.) Le corps n’est qu’une carcasse ; seul l’esprit est réel. Nous respectons notre corps parce que Dieu nous a faits à Son image, mais leur corps n’est pas fait à l’image de Dieu, et nous pouvons donc en user d’une façon qui n’est pas permise au nôtre.

Dietrich se garda de contester cette casuistique. Il regarda le franciscain collecter les petits granules vert foncé qu’excrétait Kratzer pour les jeter dans un seau d’aisance.

— Mais si le corps est consommé, demanda-t-il, qu’en restera-t-il quand viendra le jour de la résurrection ?

Joachim essuya la créature.

— Qu’en reste-t-il une fois que les vers l’ont rongé ? Ne fixez pas des limites à Dieu. Avec Lui, tout est possible.

Peu de temps après la Nativité de saint Jean-Baptiste, un colporteur arriva sur la route du Bärental, suivi par une mule chargée de produits variés. Il pria le Herr de l’autoriser à déballer sa marchandise sur le pré pendant quelques jours. Cet homme basané, à l’épaisse moustache, aux bras velus et aux boucles d’oreilles étincelantes, alluma sa marmite et promit des réparations miraculeuses. Il vendait aussi des objets de décoration en provenance de l’Est. Son nom était Imre et il avait du sang hongrois. Ses babioles lui rapportèrent beaucoup de pfennigs, et il réparait les casseroles à merveille.

Le lendemain, à l’heure de l’angélus, Dietrich vint le voir alors qu’il remballait ses articles pour la nuit.

— Vous avez quelque chose à réparer ? lança l’homme.

— Vous êtes bien loin de chez vous, répliqua Dietrich.

L’homme haussa les épaules sans se départir de sa bonne humeur.

— Celui qui reste chez lui n’est pas un colporteur. Ce n’est qu’un boutiquier comme on en trouve à Sopron. Quel profit y a-t-il à commercer avec ses voisins ? Ce que je sais faire, ils le savent aussi. Est-ce que vous voyez par ici des choses comme celle-ci ? (Plongeant une main dans un coffre, il y pécha un pallium blanc brodé de croix et de chrismes, orné d’un fin liseré bleu et rouge.) Déjà vu plus belle écharpe ?

Dietrich feignit d’examiner l’étole.

— Vous en tireriez un meilleur prix à Vienne ou à Munich que dans un petit village comme celui-ci.

L’homme s’humecta les lèvres et jeta un regard alentour. Il tirailla sur sa moustache.

— Dans les grandes villes, les guildes n’aiment guère les colporteurs ; mais ici, on ne les voit pas souvent, hein ?

— Détrompez-vous, ami Imre. Fribourg est tout près.

Il se garda de préciser que peu de gens venaient à Oberhochwald depuis qu’on y évoquait la présence de démons. Dietrich s’était résigné à l’idée que le colporteur puisse apercevoir un Krenk distrait.

— À présent, reprit-il, si vous voulez bien me rendre la broche de Volkmar, je vous donnerai un bon conseil en échange. Des tours de passe-passe comme celui-ci ne trompent personne dans les petits villages, où tout le monde connaît à la perfection ses rares possessions.

Un large sourire aux lèvres, Imre fouilla dans sa bourse et en sortit une broche en métal précieux. Dietrich en examina le fermoir et constata qu’il avait été réparé avec habileté.

— Un artisan de votre talent n’a nul besoin de recourir au vol, dit-il en lui rendant la contrefaçon en fer-blanc qu’il avait substituée à l’original. Si vous êtes convaincu de larcin, qui voudra commercer avec vous ?

Imre rangea la copie dans sa bourse avec un nouveau haussement d’épaules.

— Un artisan de talent doit manger à sa faim. Peut-être que le bailli voulait que je vende cette broche pour son compte. Il aurait gardé l’argent et sa femme n’en aurait rien su.

— Vous feriez mieux de partir, déclara Dietrich. Volkmar parlera aux autres villageois.

L’homme haussa les épaules une nouvelle fois.

— Partir, revenir, c’est le sort du colporteur. Il ne reste jamais en place.

— Mais évitez Strasbourg et Bâle. La peste y a fait son apparition.

— Oh… (Le Magyar se tourna vers l’est, vers le Bärental.) Bien. Je n’irai pas là-bas.

Le colporteur revint à Oberhochwald trois jours plus tard, mais Dietrich ne l’apprit que dans l’après-midi. Ce fut Manfred en personne, parti galoper dans la forêt en compagnie d’Eugen et d’un autre de ses chevaliers, qui le croisa sur la route de Niederhochwald. Imre déclara qu’il devait parler au Herr en privé et Manfred l’attira à l’écart. Mais Eugen ouvrait l’œil et, en entendant son seigneur pousser un hoquet, il le crut victime d’une agression et assomma le colporteur en le frappant du plat de l’épée. Ce qui constituait une injustice, ainsi que le déclara Manfred au conseil qu’il venait de convoquer en hâte dans la grande salle du château.

— La peste est arrivée dans le Brisgau, annonça-t-il sans préambule.

XXII

Juin 1349

Commémoraison des Sept Frères martyrs

La peste nous traque, songea Dietrich. Elle progressait vers eux de façon insidieuse, frappant Berne puis Bâle puis Strasbourg, et maintenant Fribourg. Gagnerait-elle les montagnes ? Elle avait franchi les Alpes et le Katharinaberg ferait un bien piètre obstacle.

— Imre était arrivé dans la clairière de Kirchzarten, reprit Manfred, lorsqu’il a croisé un groupe de Fribourgeois filant au galop vers le défilé. Ils étaient une douzaine en tout : un marchand, à en juger par son surcot, son épouse, ses domestiques en livrée et quelques autres. Ils auraient piétiné notre colporteur et sa mule si ces derniers ne s’étaient pas écartés de leur chemin. Leur cheval de bât a perdu une sacoche au passage et le marchand a ordonné à l’un de ses serviteurs de le harnacher correctement, tandis que le reste de la troupe poursuivait sa route. Le malheureux était tellement terrorisé qu’il ne cessait de renverser son fardeau et de le répandre sur le sol. Imre l’a aidé à le remettre en place.

— Pour mieux lui en subtiliser une partie, je présume, dit Klaus, ce qui déclencha quelques ricanements nerveux.

Manfred ne daigna pas sourire.

— C’est à ce moment-là que l’homme lui a dit que la peste ravageait Fribourg et faisait chaque jour des centaines de victimes.

— A-t-il vérifié les dires de cet homme, mein Herr ? demanda Everard. Peut-être exagérait-il quelque peu. Les domestiques sont des menteurs, c’est bien connu.

Manfred le gratifia d’un regard curieux puis reprit :

— Si un homme aussi instruit qu’un marchand de la guilde avait décidé de fuir vers l’est, a raisonné notre colporteur, lui-même serait mal inspiré de continuer vers l’ouest. Le serviteur a eu vite fait de le distancer, lui qui traînait sa mule avec lui, mais il a découvert peu après son chargement éparpillé dans le défilé, comme s’il l’avait à nouveau renversé et avait renoncé à le ramasser à présent que son maître n’était plus là pour le lui ordonner. Comme Imre jugeait le linge trop joli pour finir de cette manière, il l’a récupéré pour en charger sa monture.