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Dietrich rendit grâces au Seigneur de ce que le feu les ait épargnés trois jours plus tôt. Seul Rudolf Pforzheimer avait péri. Son vieux cœur avait cessé de battre lorsque l’essence elektronik s’était déchaînée.

Dietrich plaça sa bible de l’autre côté de l’autel et lut l’Évangile selon saint Matthieu, concluant par cette phrase :

— Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres.

— Amen ! s’écria Joachim.

— Na, Theresia, dit Dietrich en refermant le livre.

Elle se redressa, prenant appui sur ses talons, et le regarda avec un sourire candide.

— Seules quelques fêtes sont précédées d’une vigile. Pourquoi celle de saint Laurent est-elle du nombre ?

Theresia secoua la tête, signifiant par là qu’elle connaissait la réponse mais préférait que ce soit lui qui la donne.

— Il y a quelques jours, nous avons honoré la mémoire du pape Sixte II, qui fut tué par les Romains alors qu’il célébrait la messe dans les catacombes. Sixte était accompagné de sept diacres. Quatre périrent en même temps que lui, deux autres parvinrent à s’échapper mais furent rattrapés et tués le même jour. C’est pour cela que nous honorons Sixte et ses compagnons. Le septième diacre, Laurent, a échappé plusieurs jours à ses poursuivants. Sixte lui avait confié le soin de garder les biens de l’Église – au nombre desquels figurait, à en croire la rumeur, le calice où Notre-Seigneur avait bu lors de la Cène et que les papes utilisaient depuis pour la messe. Ces biens, il les avait distribués aux pauvres. Et lorsque les Romains le capturèrent et lui ordonnèrent de leur livrer « les trésors de l’Église », Laurent les conduisit dans les bas quartiers de la ville et, leur montrant les pauvres, déclara…

— Voilà les trésors de l’Église ! acheva Theresia en tapant des mains. Oh ! j’adore cette histoire !

— Si seulement les papes et les évêques l’adoraient autant, marmonna Joachim. (Puis, constatant qu’on l’avait entendu, il poursuivit en haussant le ton :) Rappelez-vous ce que dit Matthieu du chameau et du chas de l’aiguille ! Un jour, femme, un artisan parviendra peut-être à fabriquer une aiguille assez grosse. Quelque part au fin fond de l’Arabie vit peut-être un chameau assez petit. Mais si nous interprétons les paroles du Seigneur comme elles doivent l’être, voici quel en est le sens : l’évêque et le riche seigneur – assis devant des tables bien pourvues, le derrière posé sur des coussins de satin – ne doivent pas nous servir de guides en matière de morale. Tournons-nous plutôt vers le simple charpentier ! Et tournons-nous vers Laurent, qui savait quelle était la vraie richesse – celle que le larron ne peut voler ni la souris grignoter. Bénis soient les pauvres ! Bénis soient les pauvres !

C’était à cause de telles diatribes que l’ordre de Joachim était tombé en défaveur. Les franciscains observants avaient désavoué leurs frères spirituels, mais ces derniers refusaient de tenir leur langue. Certains avaient péri sur le bûcher ; d’autres avaient demandé la protection du kaiser. Le mieux était encore de passer totalement inaperçu, estimait Dietrich. Il leva les yeux au ciel et crut percevoir un mouvement parmi les ombres qui dissimulaient les chevrons du clair-étage. Sans doute un oiseau.

— Mais la pauvreté seule n’est pas méritoire, avertit-il Theresia. Le jardinier dans sa hutte est parfois plus épris de richesse que le seigneur généreux et charitable. C’est la convoitise et non la possession qui nous détourne du droit chemin. Il y a du bien et du mal dans chaque objet matériel. (Avant que Joachim ait eu le temps de contester ce point, il ajouta :) Ja, l’homme riche a plus de peine à voir le Christ, ébloui qu’il est par l’éclat de son or ; mais n’oubliez jamais que c’est l’homme qui pèche et non son or.

Il revint devant l’autel pour achever la messe et Joachim prit le pain et le vin sur la crédence et le suivit. Theresia lui tendit un panier de simples et de racines, et Joachim le posa également sur l’autel. Puis, comme il n’avait pas reçu le presbytérat, le franciscain s’écarta. Dietrich ouvrit les bras et récita une prière pour accompagner cette offrande :

— Orátio mea…

Theresia recevait ses paroles avec la même candeur que toute autre chose en ce monde. C’était une femme pleine de bonté, se dit Dietrich. Jamais elle ne serait célébrée comme une sainte, honorée dans les siècles des siècles comme Sixte et Laurent ; mais elle était tout aussi généreuse en esprit. Le Christ vivait en elle car elle vivait dans le Christ. Il ne put s’empêcher de la comparer à Hildegarde Müller, la femme adultère.

Le concile avait proposé que le prêtre tourne le dos à ses ouailles plutôt que de se placer face à elles derrière l’autel, comme cela se faisait depuis les premiers temps de l’Église. À en croire les évêques, le pasteur et ses fidèles devaient se présenter ensemble devant Dieu, le célébrant faisant figure de chef d’une armée se préparant au combat. Quelques-unes des cathédrales les plus importantes avaient déjà retourné leurs autels et Dietrich s’attendait à ce que cette pratique devienne bientôt universelle. Mais comme il serait triste de ne plus voir les Theresia de ce monde !

Après la vigile, comme ils retournaient au presbytère à la lueur de leurs torches, Joachim dit à Dietrich :

— Ce sont là de très belles paroles que vous avez eues. Je ne m’y attendais pas de votre part.

Dietrich suivait des yeux Theresia qui descendait en bas de la colline, portant son panier dont le contenu, à présent béni, allait lui servir à préparer baumes et onguents.

— Qu’ai-je donc dit ?

Il ne s’attendait pas à recevoir des louanges de Joachim, et le compliment exprimé par sa première phrase lui plaisait davantage que la critique sous-entendue par la seconde.

— Que l’homme riche ne peut voir le Christ tant il est ébloui par son or. Cela me plaît. J’aimerais bien l’utiliser à nouveau.

— J’ai dit que cela lui était plus difficile. Ce n’est jamais facile pour personne. Et n’oubliez pas, je ne parlais que de l’éclat. L’or en lui-même est chose utile. C’est son éclat qui aveugle et fait illusion.

— Vous auriez pu être un franciscain.

— Et me retrouver sur le bûcher avec les autres ? Je ne suis qu’un simple prêtre. Merci, mais je préfère rester à l’écart de tout cela. Les kaisers et les papes sont pareils aux meules du moulin de Klaus. Il est périlleux de se retrouver entre les deux.

— Le Christ n’a jamais loué la richesse ni la luxure, que je sache.

Dietrich leva sa torche pour mieux voir son compagnon.

— Pas plus qu’il n’a conduit des bandes de manants armés pour mettre un manoir à sac !

Frappé par sa véhémence, Joachim eut un mouvement de recul.

— Non ! fit-il. Ce n’est pas ce que nous prêchons. L’enseignement de François…

— Où étiez-vous lorsque les Armleder ravageaient la Rhénanie, pendaient les riches et brûlaient leurs demeures ?

Joachim le fixa sans comprendre.

— Les Armleder ? Mais je n’étais alors qu’un enfant et vivais dans la maison de mon père. Jamais les Armleder ne sont venus chez nous.

— Remerciez-en le Ciel.

Le visage du moine se para d’une étrange expression. Ce n’était pas seulement de la peur. Puis il reprit son air renfermé.

— Il ne sert à rien de parler de ce qui aurait pu être.

Dietrich répondit par un grognement, soudain las de houspiller le jeune homme, qui n’avait sans doute que huit ou neuf ans à l’époque où les fanatiques se déchaînaient.

— Prenez garde à ne point éveiller une passion comme l’envie, lui dit-il.