— Mais pourquoi l’ont-ils abandonné ? demanda Dietrich.
Max regarda les alentours.
— Nous leur avons fait peur. Chut !
Il fit signe à Dietrich de se taire pendant qu’il scrutait les fourrés.
— Remettons-nous en route, dit-il en élevant la voix.
Il fit mine de s’enfoncer un peu plus dans la forêt, mais, en entendant craquer une brindille derrière lui, il se retourna et, vif comme l’éclair, fonça sur sa proie et l’agrippa par le bras.
— Ah ! je te tiens, vermine !
La créature émergeant de sa cachette couina comme un porcelet. Dietrich distingua un tablier de brocart et deux longues tresses blondes.
— Hilde !
La femme du meunier se jeta sur Max, qui s’était retourné en entendant Dietrich, et le frappa sur le nez. Poussant un hurlement, Max la gifla de sa main libre, la faisant pivoter de façon à lui coincer le bras au creux des reins, lui ramenant la main entre les omoplates.
— Max, arrêtez ! cria Dietrich. Lâchez-la ! C’est la femme de Klaus !
Après une dernière torsion au bras, Max lâcha la femme et la poussa devant lui. Hilde fit quelques pas en titubant puis se retourna.
— Je vous ai pris pour des voleurs cherchant à s’emparer de la nourriture que je laisse aux pauvres.
Dietrich considéra le pain et le fromage sur la souche.
— Ach… Vous nourrissez les braconniers avec les repas destinés aux moissonneurs ? Depuis quand ?
Dietrich était fort étonné de cet acte. Hilde n’avait aucun moyen d’en retirer quelque fierté.
— Depuis la Saint-Sixte. Je laisse le paquet sur cette souche avant le coucher du soleil, quand on a fini de moissonner. Mon mari trouve toujours à se nourrir, alors autant que ces vivres servent à quelque chose. Je paie le fils du boulanger pour qu’il me prépare des pains.
— C’est comme ça qu’il a réussi à échapper aux champs. Mais pourquoi ?
Hilde se redressa de toute sa taille.
— Telle est ma pénitence.
Reniflement de Max.
— Vous n’auriez pas dû venir ici toute seule.
— Vous avez dit que c’étaient des paysans sans terre. Je vous ai entendu.
— Ces gens-là sont parfois dangereux, fit remarquer Dietrich.
— Plus dangereux que cette brute ? répliqua-t-elle en désignant Max d’un mouvement du menton. Ils sont fort timides, au contraire. Ils attendent que je sois partie pour prendre mon offrande.
— Et vous pensiez vous cacher afin de voir à quoi ils ressemblent ? dit le sergent. C’est bien une idée de bonne femme. Si ce sont des serfs qui ont fui leur seigneur, ils souhaitent avant tout passer inaperçus.
Elle se tourna vers lui et leva un doigt menaçant.
— Attendez que je dise à mon Klaus, le maire du village, comment vous m’avez traitée !
Max lui fit un sourire.
— Lui direz-vous avant cela que vous allez dans les bois pour nourrir les braconniers ? Vous savez cogner, mais savez-vous mordre et griffer ?
— Approchez-vous et vous verrez.
Max sourit et obtempéra, ce qui amena Hilde à reculer d’un pas. Puis son regard se posa derrière elle et son sourire se figea.
Par les plaies de Notre-Seigneur !
Dietrich entrevit un être longiligne qui s’enfuyait en portant le paquet de nourriture. On eût dit une sauterelle géante – des membres disproportionnés par rapport au reste du corps, des articulations bizarrement placées. Il portait une ceinture étincelante, mais il la portait trop haut pour qu’elle lui ceigne la taille. Outre sa peau, grisâtre sous ses habits chamarrés, ce fut tout ce qu’il put distinguer avant que l’inconnu ait disparu dans les fourrés. Les branches des noisetiers bruissaient ; un geai des chênes pépiait. Puis plus un bruit.
— Vous l’avez vu ? s’enquit Max.
— Cette pâleur… dit Dietrich. Je crois bien que c’est un lépreux.
— Son visage…
— Oui ?
— Il n’avait pas de visage.
— Ah. Cela arrive souvent sur la fin, quand le nez et les oreilles pourrissent et tombent.
Ils restèrent sans bouger un moment, puis Hildegarde Müller entra dans les fourrés.
— Où allez-vous, souillon ignorante ? s’écria Max.
Hilde gratifia Dietrich d’un regard sombre.
— Vous avez dit que c’étaient des paysans sans terre, dit-elle d’une voix évoquant un luth désaccordé. C’est ce que vous avez dit !
Puis elle fit deux pas de plus parmi les noisetiers, s’arrêta et regarda alentour.
Max ferma les yeux et poussa un soupir. Puis il dégaina sa dague et suivit la femme du meunier.
— Max, vous avez dit qu’il ne fallait pas s’écarter des coulées, lui rappela Dietrich.
Le sergent tailla une encoche dans un arbre.
— Le gibier est plus sensé que nous. Ne bougez pas, femme ! Vous allez vous perdre. Que Dieu ait pitié de nous. (Il s’accroupit et empoigna les branches d’un framboisier.) Cassées. Par ici.
Puis il se mit en marche, sans se retourner pour voir si les autres le suivaient.
Il s’arrêtait à intervalles réguliers pour examiner le sol ou une branche.
— Longues enjambées, marmonna-t-il à un moment donné. Regardez cette trace de pas dans la boue. La suivante est ici.
— Il progresse par bonds ? devina Dietrich.
— Sur des pieds difformes ? Remarquez leurs empreintes. A-t-on jamais vu un estropié faire des bonds ?
— Oui, répliqua Dietrich. Dans les Actes des apôtres, chapitre 3, verset 8.
Poussant un grognement, Max se redressa et s’épousseta les genoux.
— Par ici, dit-il.
Il les conduisit peu à peu au cœur de la forêt, frayant sa route en encochant les arbres ou en disposant des cairns çà et là. Ils durent s’enfoncer dans des halliers et des ronciers, enjamber des chablis dont les branches s’étaient fichées dans le sol, contourner de soudaines ravines.
— Pour l’amour de Dieu ! s’exclama Max en repérant de nouvelles empreintes. Il a franchi ce grand fossé d’un saut !
Les arbres se faisaient plus grands et plus espacés, et leurs branches dans les hauteurs s’arquaient telles les voûtes d’une cathédrale. Dietrich comprit pourquoi Max déconseillait de s’écarter des coulées. Là où ils se trouvaient, à l’abri d’une crête, aucun arbre n’avait été renversé par le souffle et toutes les directions se ressemblaient. Taillis et fourrés avaient cédé le terrain à leurs aînés triomphants. Un tapis de feuilles mortes, accumulées durant plusieurs années, absorbait leurs pas. Et jamais ils n’auraient pu se repérer au soleil, qui ne se manifestait que sous la forme de rares traits perçant les frondaisons. Lorsque Max taillait une encoche dans un arbre, des échos étouffés résonnaient de toutes parts, si bien que Dietrich songea que le son lui-même semblait s’égarer. Hilde voulut dire quelque chose, mais le bruit de sa voix tranchait tellement sur le silence qu’elle se tut aussitôt ; par la suite, elle suivit Schweitzer de plus près.
Ils firent une pause dans une petite clairière où un ruisseau courait parmi les fougères. Dietrich s’assit sur un rocher moussu à côté d’une mare. Après avoir goûté son eau, Max mit ses mains en coupe et en but une gorgée.
— Elle est bien fraîche, commenta-t-il tout en remplissant son outre. Sans doute vient-elle tout droit du Katharinaberg.
Hilde jeta un regard autour d’elle et frissonna.
— La forêt est un lieu effrayant. Il y rôde des loups et des sorcières.