Tom m’a dit un jour que nous autres Allemands, nous avions tendance à garder nos verbes dans nos poches, afin que le sens « à la fin de la phrase seulement apparaisse ». Le latin peut se permettre de jeter ses verbes comme des sucreries à la mi-carême, comptant sur les suffixes pour faire respecter la discipline. Heureusement, les lettrés du Moyen Âge lui ont imposé une structure ordonnée – raison pour laquelle les humanistes les haïssaient – et Tom était doué pour les langues.
« Mes amis se meurent en dépit de tous nos efforts. Ils avalent la nourriture, mais celle-ci ne les sustente point et leur fin chaque jour se rapproche. Je prie quotidiennement pour qu’ils ne succombent pas au désespoir, car Oberhochwald est si loin de leur foyer, et pour qu’ils se présentent devant le Seigneur avec un cœur plein de foi et d’espoir.
» Ils sont deux de plus à avoir accepté le Christ à l’approche du trépas, ce qui réjouit Jean autant que moi. Et ils ne nous en veulent pas, à nous qui les avons accueillis, car ils savent que notre fin est proche, elle aussi. Les rumeurs sont aussi vives et aussi nuisibles que des flèches, et elles disent que la pestilence qui a ravagé le Sud l’année passée vient de semer la désolation chez les Suisses. Oh ! faites que ce soit là un moindre mal venu nous tourmenter ! Faites que cette coupe ne se porte pas à nos lèvres ! »
C’était tout. Un fragment de journal, rien de plus. Pas d’auteur. Pas de date.
— Entre 1348 et 1350, hasarda Tom, mais Judy se montra plus précise.
— 1349, entre la fin du printemps et le début de l’hiver, déclara-t-elle. La peste a atteint la Suisse en mai 1349 et Strasbourg en juillet, ce qui l’amène en Forêt-Noire durant cette période.
Tom décida que l’histoire narrative avait ses avantages et lui tendit un second feuillet.
— J’ai trouvé ça dans l’autre carton. Une pétition adressée à Herr Manfred von Hochwald par un chaudronnier de Fribourg. Il se plaint du vol d’un lingot de cuivre, laissé par le pasteur Dietrich d’Oberhochwald en guise de paiement pour du fil de cuivre.
— Daté de 1349, vigile de la fête de la Vierge, compléta-t-elle en lui rendant le feuillet.
Tom fit la grimace.
— Ce qui ne nous avance guère… La moitié de l’année médiévale était consacrée à des fêtes mariales.
Il annota son organiseur et se mordilla les lèvres. Quelque chose clochait dans cette lettre, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus.
— Bien… (Rassemblant les sorties imprimante, il les glissa dans sa mallette et la ferma.) La date exacte n’a pas d’importance. Ce que je veux savoir, c’est pourquoi le village a été abandonné, et non si le prêtre du coin a truandé un artisan local. Mais, alles gefällt*, j’ai fait une découverte qui justifie amplement mon déplacement.
Judy referma l’un des cartons et parapha l’étiquette collée à son couvercle. Elle lui jeta un bref regard.
— Ah ? Laquelle ?
— Je n’ai peut-être pas encore déniché la bonne piste ; mais je sais au moins qu’il y en a une.
En sortant de la bibliothèque, il découvrit que la nuit était tombée et le campus désert. Les salles de cours le protégeaient des bruits d’Olney Street et il n’entendait que la douce rumeur des frondaisons. Leurs ombres frémissaient au clair de lune. Courbant le dos pour résister à la bise, Tom se dirigea vers la sortie. Donc, Oberhochwald avait changé de nom pour devenir Eifelheim… Mais pourquoi Eifelheim ? s’interrogea-t-il.
Il avait traversé la moitié de la cour lorsqu’il eut une révélation. À en croire le document qu’il venait de dénicher, le village s’appelait Oberhochwald jusqu’à ce que la Peste noire le ravage et le raye de la carte.
Pourquoi un village ayant cessé d’exister irait-il changer de nom ?
V
Août 1348
Fête de saint Joachim
Seppl Bauer livra la dîme du village le jour de l’Assomption : deux douzaines d’oies, grandes ou petites, blanches, marron foncé ou mouchetées, l’œil curieux et sans cesse à cacarder, avançant du pas pressé et arrogant caractéristique de ce palmipède. Ulrike, que son long cou et son menton fuyant faisaient un peu ressembler à une oie, courut devant les bêtes pour leur ouvrir la porte de la cour, où elles s’engouffrèrent encouragées par Otto, le chien préposé à leur surveillance.
— Vingt-cinq oiseaux, annonça Seppl tandis qu’Ulrike refermait le portail. Franz Ambach en a ajouté un pour vous rendre grâce d’avoir payé la rançon de sa vache au Herr.
— Remerciez-le de ma part, dit Dietrich avec gravité, et remerciez aussi les autres de leur générosité.
Le montant de la dîme était fixé par la coutume et elle seule, mais Dietrich l’accueillait toujours comme il l’aurait fait d’un don. Bien qu’il pratiquât assidûment le jardinage et possédât une vache laitière qu’il avait confiée aux bons soins de Theresia, les devoirs de sa charge l’empêchaient de produire sa propre nourriture ; si bien que les villageois le nourrissaient avec une partie des fruits de leur labeur. Le reste de son bénéfice provenait de l’archidiacre Willi, à Fribourg, et de Herr Manfred, dont il dépendait en grande partie. Il pécha un pfennig dans sa bourse et le posa dans la main de Seppl. Cela aussi était fixé par la coutume, raison pour laquelle les jeunes hommes du village se disputaient le privilège de lui livrer sa dîme.
— Je vais le mettre de côté pour ma deuxième longueur d’arpent, annonça le garçon en rangeant la pièce dans sa bourse, plutôt que de racheter mon temps de travail comme le font certains que je ne nommerai pas.
— Vous êtes très frugal, commenta Dietrich.
Ulrike s’était rapprochée d’eux pour prendre la main du jeune homme, observée par un Otto pantelant, dans les yeux duquel perçait une pointe de jalousie.
— Alors, Ulrike, reprit le prêtre, vous êtes prête pour le mariage ?
La jeune fille fit une petite révérence.
— Oui, mon père.
Elle aurait douze ans le mois prochain, ce qui ferait d’elle une adulte, et cette union entre les Bauer et les Ackermann se préparait de longue date.
Suite à une série d’accords dépassant l’entendement d’un paysan dénué d’ambition, Volkmar Bauer avait mis sur pied un échange impliquant trois autres villages, plusieurs longueurs d’arpent, quelques têtes de bétail et un sac de pfennigs de cuivre, cela afin d’assurer à son fils la propriété de la maison dite « Unterbach ». Du fait de ces transactions, les Bauer comme les Ackermann avaient pu élaborer un parcellaire commun bien plus satisfaisant. La charrue n’aura pas à se retourner aussi souvent, ainsi que l’avait expliqué Félix Ackermann avec une satisfaction empreinte de gravité.
En regardant s’éloigner le jeune couple, Dietrich espéra que leur union serait aussi heureuse pour eux qu’elle était avantageuse pour leurs familles respectives. Si les ménestrels chantaient les vertus de l’amour courtois, et si les paysans s’efforçaient d’imiter les us de la noblesse, il n’en demeurait pas moins que l’homme tendait à concilier affection et profit. Jamais l’amour n’avait empêché un roi de bien marier ses fils et ses filles. À en croire Manfred, la fille du roi d’Angleterre se reposait à Bordeaux en attendant d’aller épouser le fils du roi de Castille, une alliance dont l’unique but était de nuire à la France. De même, jamais l’amour n’avait arrêté un paysan, si pauvre et si étriqué que fut son royaume.
Au moins Seppl et Ulrike avaient-ils déjà appris à se connaître, contrairement au prince Pierre et à la princesse Jeanne. Leurs parents y avaient veillé, cultivant l’affection de leurs enfants avec la même patience qu’ils mettaient à tailler leur vigne dans l’espoir de récolter un grand cru.