Выбрать главу

Dietrich entra dans sa cour, causant un grand remue-ménage parmi les oies, et alla quérir dans la remise une billette et un couteau. Il échangea un salut avec Theresia, qui s’occupait des haricots de son jardin et, après avoir assommé une oie avec la billette, l’emporta dans la remise et la suspendit par les pattes à un crochet prévu à cet usage. Puis il lui trancha la gorge, veillant à ne pas lui rompre l’échine afin d’éviter que ses muscles ne se contractent, ce qui lui aurait donné du mal pour la plumer.

— J’implore ton pardon, ma sœur l’oie, dit-il à sa carcasse. Tu n’as bénéficié que brièvement de mon hospitalité, mais je connais certains pèlerins que ta viande va rassasier.

Puis il la laissa se vider de son sang.

Le lendemain, l’oie étant plumée, dressée et fourrée dans une gibecière en cuir, Dietrich se rendit au château de Hochwald, où Max Schweitzer l’attendait auprès de deux genets sellés et prêts à se mettre en route.

— Assez douce pour combler un prêtre, dit le sergent en lui présentant l’une des deux montures. C’est une jument aussi grasse qu’un moine – et elle ne pense qu’à manger, ce qui accentue encore la ressemblance. Un bon coup de talon la fera repartir. (Il joignit les mains en étrier pour aider le prêtre à monter en selle.) Vous connaissez bien le chemin maintenant ?

— Vous ne m’accompagnez pas ?

— Non. Le Herr souhaite que je me consacre à d’autres tâches. Dites-moi que vous connaissez le chemin.

— Je connais le chemin. Je commence par suivre le sentier menant à la charbonnière, et ensuite je me repère à vos encoches.

Schweitzer semblait dubitatif.

— Quand vous… quand vous les verrez, essayez d’acheter l’un de ces tubes qu’ils gardent dans leurs bourses. Ceux qu’ils ont pointés sur nous la dernière fois.

— Je me souviens. Vous pensez que ce sont des armes ?

— Ja. Certains démons n’arrêtent pas de toucher leur bourse en notre présence. Tout comme un homme méfiant toucherait le fourreau de son épée.

— Ou comme je toucherais mon crucifix.

— Je pense qu’il s’agit d’une sorte de fronde. Ou d’un pot-de-fer miniature.

— Se peut-il qu’il en existe d’aussi petits ? Une telle fronde ne lancerait que de bien dérisoires cailloux.

— C’est ce que disait Goliath. Proposez-leur d’échanger l’une de ces armes contre ma dague suisse.

Il se défit de son attirail – arme blanche, fourreau et ceinturon – et le tendit à Dietrich, qui s’en empara.

— Vous tenez tant que ça à posséder l’une de leurs frondes ? Eh bien, il me reste à trouver le moyen de le leur expliquer.

— Les démons parlent sûrement le latin !

Dietrich n’avait pas envie de discuter.

— Ils n’ont ni langue, ni lèvres pour ce faire. Mais je ferai mon possible. Pour qui est le second cheval, Max ?

Avant que le soldat ait pu répondre, Dietrich entendit la voix de Herr Manfred qui s’approchait et, l’instant d’après, le seigneur franchissait la porte du mur d’enceinte, Hilde Müller à son bras. Il lui souriait et recouvrait de sa main celle avec laquelle elle lui agrippait le bras gauche. Pendant que Dietrich patientait, un serviteur plaça un tabouret près du second cheval et aida Hilde à monter en selle.

— Un instant, Dietrich, s’il vous plaît, dit Herr Manfred.

Il prit les rênes de la jument et lui caressa le museau tout en lui murmurant des paroles apaisantes. Une fois que le serviteur se fut éloigné, il reprit à voix basse :

— Si j’ai bien compris, il y a des démons dans les bois.

Dietrich décocha à Max un regard furibond, mais le soldat se contenta de hausser les épaules.

— Ce ne sont pas des démons, répondit-il, mais des pèlerins en détresse, des créatures étranges et étrangères.

— Des pèlerins hors du commun, à en croire mon sergent. Je ne veux pas de démons dans mes bois, Dietrich. (Il leva une main.) Pas plus que « des créatures étranges et étrangères ». Je vous prie de les exorciser – ou de les renvoyer d’où elles viennent – à vous de trouver la solution la plus pratique.

— Nous sommes en accord sur ce point, sire.

Manfred cessa de caresser la jument.

— Je serais navré d’apprendre le contraire. Venez me voir ce soir, quand vous serez rentré.

Il lâcha les rênes du genet, et Dietrich le guida en direction de la route.

— Allez, en avant. Tu trouveras de quoi grignoter en chemin.

Les chevaux longèrent les champs où les moissonneurs continuaient de s’activer. Les vilains en avaient fini avec les terres seigneuriales et s’occupaient à présent de leurs parcelles privatives. Les serfs, quant à eux, s’activaient à battre les grains dans la grange de la basse-cour. Les manants travaillaient en commun, passant d’un sillon à l’autre suivant un schéma des plus complexes élaboré par le maire, le prévôt et les contremaîtres.

Une bagarre venait d’éclater à Zur Holzbrücke, la maison de Gertrude Metzger. Dietrich s’attarda un instant pour observer les événements, constatant bien vite que les contremaîtres avaient la situation en main.

— Que se passe-t-il ? demanda Hilde en arrivant à son niveau.

— Un homme a tenté de voler du grain en le glissant dans sa blouse et le neveu de Trude l’a vu et l’a dénoncé.

Reniflement de Hilde.

— Trude devrait se remarier et confier sa terre à un homme.

Dietrich, qui ne voyait aucun rapport entre la viduité de Trude et cette tentative de larcin, ne fit aucun commentaire. Ils se remirent en route vers la forêt. Peu après, le prêtre déclara :

— Permettez-moi de vous conseiller la prudence.

— À quel propos ?

— À propos du Herr. C’est un homme qui a certains appétits. Mieux vaudrait ne point les exciter. Cela fait deux ans que son épouse est morte.

La femme du meunier resta muette un moment. Puis elle releva vivement la tête et lança :

— Que savez-vous des appétits d’un homme ?

— N’en suis-je pas un moi-même ?

Hilde lui jeta un regard en coin.

— Voilà une bonne question. Si vous consentiez à voir la feuille à l’envers avec moi, vous pourriez me le prouver. Mais rappelez-vous que l’amende est doublée si la femme est mariée.

Dietrich sentit sa nuque s’empourprer et il fixa la commère sans rien dire tandis que leurs montures poursuivaient leur route d’une démarche placide. Frau Müller montait comme une paysanne, accrochée à sa selle, secouée à chaque pas. Dietrich détourna les yeux de crainte que ses pensées ne s’orientent dans une direction peu souhaitable. Il avait goûté ce mets-là et jugeait sa saveur bien surfaite. Grâce à Dieu, les femmes ne le séduisaient guère.

Hilde attendit qu’ils soient entrés dans la forêt pour reprendre la parole.

— Je suis allée lui demander à boire et à manger pour ces horribles choses dans les bois. C’est tout. Il m’a donné les sacs que vous voyez là, attachés à ma selle. S’il estimait que cette faveur avait un prix, il ne l’a pas précisé.

— Ah ! je pensais…

— Je sais ce que vous pensiez. Essayez de vous en abstenir.

Et, cela dit, elle talonna sa monture qui partit en trottinant, les jambes de sa cavalière tressautant sur ses flancs.

Arrivé dans la charbonnière, Dietrich tira les rênes de sa jument et dit une brève prière pour les âmes d’Anton et de Josef. Puis l’animal se mit à renâcler et, en levant les yeux, il découvrit deux des créatures qui l’observaient depuis la lisière de la forêt. Il resta figé un instant. Pourrait-il jamais s’habituer à leur apparence ? Une image, si grotesque soit-elle, demeure supportable quand elle est gravée dans la pierre ; quand elle se fait chair, c’est une autre histoire.