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Hilde ne se retourna point.

— Ils sont là, n’est-ce pas ? Je le vois à la façon dont vous sursautez.

Dietrich acquiesça sans rien dire, et elle poussa un soupir.

— Leur odeur me soulève le cœur, déclara-t-elle. Leur contact me donne la chair de poule.

L’une des sentinelles leva le bras, imitation passable d’un geste humain, puis bondit dans les bois, marquant une pause en attendant que Dietrich et Hilde la suivent.

Comme la jument du prêtre se montrait rétive, il dut la talonner à plusieurs reprises pour la faire avancer. La sentinelle se déplaçait par bonds successifs, faisant halte de temps à autre pour répéter son geste d’invite. Dietrich vit qu’elle avait la tête enserrée dans une sorte de harnais, dont le mors n’était cependant pas fixé à sa gueule. De temps en temps, elle craquetait ou semblait tendre l’oreille.

Comme ils approchaient de la clairière où les créatures avaient édifié leur étrange grange, la jument de Dietrich se rebella. Faisant appel à un savoir qu’il pensait enfoui en lui, le prêtre réussit à la maîtriser, ôtant son large chapeau pour lui en faire des œillères.

— Restez derrière ! lança-t-il à Hilde, qui le suivait à une certaine distance. Les chevaux ont trop peur de ces êtres.

Hilde tira sur ses rênes.

— Ils sont bien plus sensés que nous.

Dietrich et elle mirent pied à terre hors de vue des étrangers. Après avoir attaché les bêtes, ils portèrent les sacs de victuailles jusqu’au camp, où les attendaient plusieurs créatures. L’une d’elles s’en empara et, au moyen d’un instrument malaisé à définir, préleva plusieurs fragments de nourriture. Elle les plaça dans de petites fioles en verre. Sous les yeux de Dietrich, elle renifla l’une de ces fioles puis en examina le contenu à la lumière du jour, et il comprit soudain qu’il devait s’agir d’un alchimiste. Peut-être que ces pèlerins n’avaient jamais vu ni pommes, ni navets, ni filets d’oie et n’osaient pas y goûter.

La sentinelle lui effleura le bras – on eût dit qu’une brindille sèche le touchait. Il s’efforça de fixer dans sa mémoire le caractère unique de cette créature, mais rien chez elle n’offrait de prise à son esprit. Il y avait bien sa taille – impressionnante. Sa couleur – gris sombre. La ligne jaune visible dans l’échancrure de sa chemise – une cicatrice ? Mais les signes particuliers qu’elle présentait pâlissaient devant l’étrangeté foncière de ses yeux jaunes à facettes, de ses lèvres cornues, de ses membres trop longs.

Il suivit la sentinelle jusqu’à la grange. Le mur de celle-ci était fait d’une matière subtile et poisseuse, qui ne ressemblait à rien de connu, tenant à la fois de la terre et de l’eau. Une fois à l’intérieur, il constata qu’il se trouvait dans une insula comme en bâtissaient les Romains, car l’édifice était divisé en plusieurs logis, encore plus minuscules que des huttes de jardinier. Ces étranges créatures devaient être bien pauvres pour se contenter de demeures si étroites.

Après l’avoir conduit dans un appartement abritant trois de ses congénères, la sentinelle s’éclipsa, laissant Dietrich étrangement démuni. Il examina ses hôtes.

Le premier était assis en face de lui, derrière une table sur laquelle étaient posés de curieux objets, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Dans un cadre rectangulaire était enchâssée une peinture représentant un pré fleuri avec des arbres dans le lointain. Ce n’était pas un bas-relief, et pourtant l’image avait de la profondeur ! De toute évidence, l’artiste avait maîtrisé une technique permettant de restituer les distances sur une surface plane. Ach ! le regretté Simone Martini, mort quelques années plus tôt, aurait tout donné pour découvrir un tel secret ! Dietrich regarda le tableau de plus près.

Quelque chose clochait dans cette végétation, tant du côté des formes que de celui des couleurs. Ces fleurs n’étaient pas tout à fait des fleurs, ces arbres pas tout à fait des arbres, et il y avait trop de bleu dans ce vert. Chaque fleur comptait six pétales d’une intense nuance d’or, disposés en trois paires symétriques. L’herbe était jaune comme la paille. S’agissait-il du lieu d’où ces êtres étaient issus ? Comme il devait être lointain pour qu’il y pousse de telles plantes !

Quant aux règles de composition ayant présidé à ce tableau, et à son symbolisme sous-jacent, ils lui échappaient également. Une peinture trouve son sens dans la représentation de tel saint ou de tel animal, ou dans les proportions de ses sujets, ou encore dans leurs gestes ou leur tenue, mais pas une créature vivante n’était visible, ce qui était peut-être le plus étrange dans cette œuvre. On eût dit que cette peinture n’était que la reproduction d’un paysage ! Mais pourquoi se limiter à un tel réalisme alors que l’œil nu se représente sans peine la réalité ?

La deuxième créature était assise derrière une table plus petite, placée dans un coin du logis à droite. Elle était également coiffée d’un harnais et se tenait à demi tournée vers le mur. Dietrich décida que ce harnais était une marque de servitude. Pareil à un serf concentré sur sa tâche, la créature ne lui prêtait aucune attention et ses doigts dansaient sur une autre peinture – une grille de carrés colorés et frappés de divers sceaux. Elle appuya sur l’un d’eux et… l’image s’altéra.

Poussant un hoquet, Dietrich recula d’un pas, et la troisième créature, qui se tenait appuyée contre le mur, les bras entrecroisés comme des vrilles, ouvrit toute grande sa bouche et frotta l’une contre l’autre ses lèvres supérieure et inférieure, produisant des sons évoquant un bébé qui apprend à parler :

— Wa-bwa-bwa-bwa.

S’agissait-il d’un salut ? Cette troisième créature était très grande, plus grande que lui, peut-être, et vêtue d’habits plus colorés que les autres : un gilet sans boutons comme en portent les Maures, d’amples chausses arrivant à mi-mollets, une ceinture portant quantité d’objets, une écharpe jaune vif. Les atours d’un homme de haut rang. Recouvrant son aplomb, Dietrich se fendit d’une révérence.

— Wabwabwabwa, fit-il, s’efforçant de respecter l’intonation du salut.

En guise de réponse, la créature le frappa.

Dietrich frictionna sa joue endolorie.

— On ne frappe pas un prêtre du Christ, avertit-il. Je vous appellerai Herr Gschert – sire Malotru.

Ce recours à la brutalité confirmait sa première impression : il avait bien affaire à un noble.

La première créature, qui semblait vêtue comme un serf mais possédait l’autorité d’un chef, tapa la table de son avant-bras. Gschert et elle se lancèrent dans un grand concours de stridulations et de gesticulations. Dietrich vit que ces êtres émettaient des sons en frottant l’une contre l’autre les excroissances placées à la commissure de leurs lèvres. Sans doute tenaient-ils de véritables discours, mais, même en se concentrant, il n’entendait que des bruits d’insectes.

Quel que fût son sujet, la discussion se fit de plus en plus animée. La créature assise leva ses deux bras pour les frotter l’un contre l’autre. Ils étaient parcourus de crêtes calleuses qui produisaient un son évoquant un tissu qu’on déchire. Herr Gschert sembla sur le point de frapper son interlocuteur, qui se leva comme pour mieux riposter. Le serviteur observait la scène depuis sa place, comme le font les serfs lorsque leurs maîtres se querellent.