Mais le Herr se maîtrisa et fit un geste qui n’avait rien de brutal, dont Dietrich déduisit qu’il se soumettait aux arguments qu’avançait l’autre créature. Cette dernière pencha la tête en arrière et ouvrit les bras, et Herr Gschert émit un cliquetis sec, après quoi l’autre se rassit.
Dietrich ne pouvait interpréter l’incident de façon concluante. Il y avait eu une dispute, c’était entendu. La première créature avait défié son seigneur – et l’avait emporté sur lui. Quel était donc son rang ? Qu’elle ait pu ainsi lui tenir tête signifiait qu’elle n’était pas un simple manant. Pouvait-il s’agir d’un prêtre ? D’un puissant vassal ? Ou du serviteur d’un autre seigneur, que Gschert souhaitait ménager ? Dietrich décida de la baptiser Kratzer, c’est-à-dire Grattoir, référence à son geste des bras.
Gschert s’adossa de nouveau au mur et Kratzer se rassit. Puis il fit face à Dietrich et se mit à craqueter. Soudain, Dietrich perçut deux mots au sein du vacarme :
— Dieu vous bénisse.
Il sursauta et se retourna pour voir si quelqu’un venait d’entrer.
— Dieu vous bénisse, répéta la voix.
Aucun doute n’était possible : elle émanait d’une petite boîte posée sur la table ! Sous le tissu tendu qui la recouvrait, Dietrich distingua une sorte de tambour. Ces créatures avaient-elles emprisonné là un Heinzelmännchen ? Il tenta de regarder derrière le rideau – jamais il n’avait encore vu de lutin –, mais la voix lui dit :
— Assieds-toi.
Cet ordre était si inattendu que Dietrich ne vit qu’une seule façon d’y réagir : l’obéissance. Une sorte de chaise était posée près de lui et il y prit place – tant bien que mal. Le siège, extrêmement inconfortable, n’était pas conçu pour un postérieur humain.
— Dieu vous bénisse, répéta la voix une troisième fois.
Cette fois-ci, Dietrich répondit :
— Dieu vous bénisse. Comment allez-vous, ami Heinzelmännchen ?
— Bien. Que signifie ce mot : Heinzelmännchen ?
La voix issue de la boîte était atone et on aurait cru entendre le goutte-à-goutte d’une clepsydre. Le lutin se moquait-il de lui ? Le petit peuple est farceur par nature et, si certains de ses représentants ne sont que des plaisantins, d’autres, tels les Gnurr, se montrent parfois cruels.
— Un Heinzelmännchen est un être de votre espèce, dit Dietrich, se demandant où ce dialogue allait le mener.
— Connaissez-vous d’autres êtres comme moi ?
— Vous êtes le premier que je rencontre.
— Alors, comment savez-vous que je suis un Heinzelmännchen ?
Astucieux ! Dietrich comprit qu’il avait entamé un duel d’esprits. Ces créatures avaient-elles capturé un lutin avec qui elles souhaitaient parler par son entremise ?
— Qui donc rentrerait dans cette petite boîte sinon un tout petit homme ? raisonna-t-il.
Cette fois, la réponse se fit attendre et Herr Gschert émit une nouvelle série de wa-wa, à laquelle Kratzer, qui ne quittait pas Dietrich des yeux, réagit par un geste dédaigneux. Puis il frotta ses lèvres l’une contre l’autre et la boîte dit :
— Il n’y a pas de petit homme dans la boîte. C’est la boîte qui parle.
Dietrich éclata de rire.
— Comment est-ce possible, puisque tu n’as pas de langue ?
— Que signifie « langue » ?
Amusé, Dietrich tira la sienne.
Kratzer tendit un bras longiligne pour toucher le cadre, et l’image qui s’y trouvait disparut, aussitôt remplacée par un portrait de Dietrich lui-même, représenté en train de tirer la langue. Bizarrement, celle-ci était luminescente. Dietrich se demanda s’il n’avait pas conclu un peu vite que ces créatures n’avaient rien de démoniaque.
— Est-ce la langue ? demanda le Heinzelmännchen.
— Oui, c’est la langue.
— Merci.
— C’est lorsque j’ai entendu ses remerciements que je me suis demandé s’il ne s’agissait pas d’une machine, confia Dietrich à Manfred plus tard dans la soirée.
— Une machine… (Manfred réfléchit un moment.) Comme l’arbre à cames de Müller, vous voulez dire ?
Tous deux étaient assis devant une crédence, près de la cheminée de la grande salle. Les serviteurs avaient emporté les reliefs du dîner, les nourrices avaient couché les enfants, le maître des lieux avait payé le jongleur, qui avait pris congé, et Gunther avait escorté les autres invités jusqu’à la porte. La pièce était maintenant close et vide de domestiques, seul restait Max posté devant la porte. Manfred attrapa la carafe de vin et en remplit deux maigeleins. Il les tendit à Dietrich, qui choisit celui de gauche.
— Merci, mein Herr.
Manfred se fendit d’un bref sourire.
— Dois-je vous soupçonner d’être constitué de cames et de roues ?
— Je vous en prie, cette ironie était volontaire.
Ils se levèrent pour se rapprocher du feu. Les braises rougeoyantes grésillaient et, de temps à autre, il en naissait une flamme.
Dietrich caressa la paroi rugueuse de son verre tandis qu’il réfléchissait.
— Il n’y avait aucune cadence dans cette voix, déclara-t-il. Ou plutôt : sa cadence était mécanique, sans le moindre effet de rhétorique. On n’y percevait ni dédain, ni amusement, ni emphase, ni… hésitation. Lorsqu’elle m’a remercié, c’était avec autant de chaleur qu’une navette allant et venant sur un métier à tisser.
— Je vois, fit Manfred.
Dietrich brandit l’index.
— Et justement, voilà une autre preuve dans ce sens. Vous et moi savons qu’en disant « je vois », vous ne traduisez pas une simple impression visuelle. Comme l’a dit Buridan, il y a davantage de sens dans une expression que dans les mots qui la composent. Mais le Heinzelmännchen ne comprenait pas le sens figuré. Après qu’il eut découvert que la « langue » était une partie du corps, il a été fort déconcerté lorsque j’ai parlé de « la langue allemande ». Il ne comprenait pas la notion de métonymie.
— C’est du grec pour moi, admit Manfred.
— Ce que je veux dire, sire, c’est que je les soupçonne de… d’ignorer tout de la poésie.
— De la poésie ? (Manfred plissa le front, agita son verre et but une gorgée de vin.) Imaginez un peu…
L’espace d’un instant, Dietrich crut à un sarcasme dans sa bouche, se retrouvant fort surpris lorsque le seigneur poursuivit, comme pour lui-même :
— Pas de Roi Rother ? Pas de Roman d’Énéas ?
Il leva sa coupe et déclama :
— Par Dieu, je ne puis entendre ces vers sans frissonner. (Il se tourna vers Dietrich.) Vous me jurez que ce Heinzelmännchen est une machine et non un farfadet ?
— Bacon décrit une tête parlante semblable, mein Herr, bien qu’il ignore comment la fabriquer. Il y a treize ans, les Milanais ont installé sur leur grand-place une horloge mécanique qui sonne à chaque heure sans l’intervention de la main humaine. Si un appareil mécanique peut donner l’heure, pourquoi un autre, plus subtil, ne pourrait-il pas converser ?
— Un de ces jours, votre logique vous attirera des ennuis, avertit Manfred. Mais, à vous entendre, cette boîte connaissait déjà quelques mots et quelques phrases. Comment les a-t-elle appris ?