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— Ils ont disposé dans le village des appareils pour nous écouter. Ils m’en ont montré un. Il n’était pas plus gros que mon pouce et ressemblait à un insecte, raison pour laquelle je les ai appelés des « cafards ». À partir de ce qu’il avait entendu, le Heinzelmännchen a déduit le sens de certaines expressions – « Comment allez-vous ? » est un salut, le porc est un animal, et cœtera. Mais son savoir se limitait à ce qu’avaient rapporté ses cafards, et encore ne comprenait-il pas tout. Ainsi, bien qu’il ait su que, parmi les porcs, on trouvait des porcelets et des verrats, il ignorait ce qui les distinguait, pas plus qu’il ne faisait de différence entre une cochette et une vieille truie – ce qui m’amène à déduire que ces gens-là ne sont pas des porchers.

Grognement de Manfred.

— Vous continuez à leur donner du Heinzelmännchen.

— C’est un nom qui en vaut bien un autre, dit Dietrich en haussant les épaules. Mais j’ai forgé un terme grec pour désigner à la fois les lutins et les cafards.

— Cela ne m’étonne point de vous.

— Je les appelle des automata, car ils agissent de leur propre chef.

— Comme la roue du moulin, donc.

— En effet, sauf que j’ignore quel fluide peut leur donner leur impetus.

Manfred fouilla la salle du regard.

— Est-il possible qu’un « cafard » nous écoute en ce moment ?

Dietrich haussa les épaules une nouvelle fois.

— Ils les ont mis en place la veille de la Saint-Laurent, c’est-à-dire un jour avant votre retour. Ce sont des êtres subtils, mais je doute qu’ils aient pu s’introduire dans le Hof et dans le Burg. Même si les sentinelles avaient relâché leur vigilance, elles n’auraient pas manqué de repérer une sauterelle géante.

Manfred étouffa un rire et gratifia Dietrich d’une tape sur l’épaule.

— Une sauterelle géante ! Ah ! Oui, elle ne serait pas passée inaperçue.

De retour au presbytère, Dietrich fouilla ses quartiers avec soin et finit par dénicher un cafard à peine plus gros que la dernière phalange de son auriculaire, caché sur un bras de la croix de Lorenz. Une cachette des plus astucieuses : depuis cet endroit, l’automaton avait vue sur la totalité de pièce et demeurait invisible du fait de sa couleur foncée.

Dietrich le laissa là où il était. Si les étrangers souhaitaient apprendre la langue allemande, plus tôt ils y parviendraient, plus tôt il serait en mesure de leur expliquer qu’ils devaient partir.

— Je vais chercher une chandelle horaire neuve, annonça-t-il pour le bénéfice de l’instrument.

Une fois qu’il eut joint le geste à la parole, il tendit la chandelle en question afin de la présenter au cafard.

— Ceci s’appelle une chandelle horaire. Elle est faite de cire d’abeille. (Il en préleva un fragment pour mieux le montrer.) Chacune des sections marquées par une ligne correspond à un douzième de la journée, de l’aube au crépuscule. La chandelle en brûlant permet de mesurer le passage du temps.

D’abord un peu emprunté, il adopta bientôt la diction d’un maître délivrant un cours. Son auditoire n’était cependant pas une classe d’écoliers, mais bien l’une des têtes parlantes de Bacon, et il se demanda dans quelle mesure il était compris de cet appareil, si tant est que cette notion eût un sens dans le cas présent.

VI

Septembre 1348

Mémoire des stigmates de saint François

Ils s’appelaient les Krenken, ou du moins c’était la seule façon pour une langue humaine de prononcer leur nom ; que celui-ci désignât l’ensemble de leur espèce, à l’instar de celui d’« humain », ou qu’il ne s’appliquât qu’à une partie d’entre eux, comme celui de Schwarzwälder, Dietrich ne pouvait encore le dire.

— Ils ont l’air malades, pour sûr, dit Max à l’issue d’une de leurs visites, riant de sa propre plaisanterie.

Le mot Krenk sonnait presque comme krank, qui signifie « malade ». Vu leur teint gris et leurs membres grêles, songea Dietrich, on ne pouvait en effet s’empêcher de croire à quelque présage divin.

Theresia voulait venir les soigner avec ses herbes. « C’est ce qu’aurait fait le Seigneur », déclara-t-elle, ce qui fit un peu honte à Dietrich, qui souhaitait les voir partis plutôt que guéris ; certes, en les remettant sur pied, on ne pouvait que hâter le moment de leur départ, mais celui qui accomplit le bien doit le faire sans arrière-pensée. Cependant, il hésitait à admettre Theresia dans le cercle des initiés à la présence des Krenken. Des êtres aussi étranges, aussi puissants, ne manqueraient pas d’attirer les curieux, et c’en serait fini de sa paisible retraite – quatre personnes, c’est déjà beaucoup quand on souhaite garder un secret. Il prétexta des instructions du Herr, ce qui suffit à contenter Theresia, mais elle insista pour lui confier ses potions. À l’instar des humains, les Krenken n’en retiraient pas toujours des bénéfices visibles.

Lorsque vint la fin de l’été, Dietrich prit l’habitude de se rendre régulièrement au campement. Tantôt il y allait seul, tantôt il était accompagné de Max ou de Hilde. Cette dernière changeait les pansements et nettoyait les blessures en voie de guérison, pendant que Dietrich enseignait l’allemand à Gschert et à Kratzer grâce aux bons offices de la tête parlante, espérant leur faire comprendre qu’ils devaient s’en aller. Jusqu’ici, ils ne semblaient pas décidés à le faire, mais il n’aurait su dire s’ils s’y refusaient ou s’ils ne comprenaient pas sa requête.

Max assistait parfois à ces séances. Habitué qu’il était à commander ses troupes, il s’adapta bien vite aux techniques de gestuelle et de répétitions qu’utilisait le prêtre pour expliciter le sens de certains vocables. Le plus souvent, il veillait sur Hilde comme un ange gardien et la raccompagnait à Oberhochwald lorsqu’elle en avait fini avec ses bonnes œuvres.

Le Heinzelmännchen maîtrisa rapidement l’allemand, car la tête parlante était incapable d’oublier ce qu’elle assimilait. Cet appareil possédait une mémoire prodigieuse, tout en étant affligé de fort curieuses lacunes. Pour comprendre le terme de jour, il lui avait suffi d’écouter parler les villageois, mais il avait fallu lui expliquer celui d’année. Comment un peuple d’hommes, si lointaine fût sa contrée, pouvait-il ignorer la course du soleil ? Et il y avait le problème d’amour, que l’appareil confondait avec l’eros des Grecs, suite à d’infortunées observations clandestines sur lesquelles Dietrich préférait ne pas s’attarder.

— C’est un agrégat intuitif de cames et de roues, confia Dietrich au sergent après l’une de ces séances. Pour ce qui est des mots qui sont aussi des signes – qui se réfèrent à des êtres ou à des actes –, il les comprend immédiatement ; lorsqu’on a affaire à des signes portant sur des espèces ou sur des relations, c’est plus difficile. Par exemple, il a tout de suite compris maison et château, mais il a fallu lui expliquer habitation.

Max se contenta de sourire.

— Peut-être est-il moins instruit que vous.

En septembre, l’année ralentit sa course, épuisée par la moisson, et retint son souffle avant les semailles de l’automne, le pressage du raisin et l’abattage des bêtes. L’air se rafraîchit et les arbres frémirent dans l’attente de la chute des feuilles. Cette pause entre été et automne était propice aux travaux de réparations consécutifs au « Grand Incendie » et au mariage de Seppl et d’Ulrike.