La cérémonie se déroula dans les prés du village, où les témoins avaient la place de se rassembler autour du couple. Seppl fit sa déclaration d’intention et Ulrike, vêtue de la robe jaune traditionnelle, affirma son consentement, après quoi l’assemblée monta sur la Colline de l’église. Le concile du Latran exigeait que tous les mariages se déroulent en public, sans toutefois que l’Église soit tenue d’y participer. En dépit des pertes qu’il avait subies du fait de l’incendie, Félix avait cependant souhaité une messe. Dietrich prononça un sermon sur l’histoire et l’évolution du mariage, expliquant que le Christ était uni à Son Église par le même sacrement. Il développait le contraste entre les notions de muntehe, l’alliance entre les familles, et de friedehe, le mariage d’amour voulu par l’Église, lorsqu’il sentit que la congrégation commençait à s’impatienter, les jeunes époux en particulier, et il bouscula l’ordonnance de son propos afin d’en hâter la conclusion, en partie au prix de sa cohérence.
Amis et parents escortèrent les jeunes mariés jusqu’à la maison que leur avait préparée Volkmar et assistèrent à leur coucher, leur prodiguant force conseils de dernière minute. Puis les voisins se retirèrent et attendirent sous la fenêtre. Dietrich, qui était resté dans l’église, les entendait pousser des cris et tambouriner sur des pots de chambre. Il se tourna vers Joachim, qui l’aidait à défaire l’autel.
— Il est fort étonnant que les jeunes couples acceptent une cérémonie publique, vu tout ce qu’elle les force à endurer.
— Oui, fit Joachim en baissant les yeux. Le mariage en forêt a ses avantages.
À en juger par le ton de sa voix, le franciscain souhaitait faire preuve d’ironie, et Dietrich s’interrogea sur le sens de sa remarque. Le seul avantage d’un vœu privé, c’est qu’on peut ensuite nier l’avoir prononcé. En l’absence de témoin, qui pouvait attester sa réalité ? Un mariage consenti dans le feu de la passion peut s’éteindre avec cette même passion. C’était pour combattre ce mal que l’Église exigeait une cérémonie publique. Néanmoins, nombre de jeunes gens persistaient à échanger leurs vœux dans la forêt – voire dans leur lit !
Dietrich plia la nappe d’autel en deux, puis en quatre. Décidant que Joachim avait voulu souligner son propos d’un trait d’humour, il lui lança un « Doch », qui lui valut un vif regard de la part du franciscain.
La bénédiction des maisons reconstruites se déroula le jour de la commémoraison du pape Corneille, qui avait laissé le souvenir d’un ami des pauvres et convenait donc parfaitement à une telle cérémonie. À la tête de sa troupe, Lueter Holzhacker se rendit dans la forêt de Kleinwald et fit abattre un épicéa haut d’une vingtaine de pieds, qui fut ensuite transporté dans le pré avec tout le cérémonial voulu. Les hommes écorcèrent le tronc sur la moitié de sa hauteur, laissant intactes les branches supérieures et imprégnant les lieux de l’odeur douceâtre du pin vierge. Quant aux branches restantes, ils les ornèrent de couronnes, de guirlandes et autres décorations, ainsi que d’une profusion de fanions colorés ; puis l’arbre fut planté dans un trou creusé à cet effet au coin de la maison de Félix Ackermann.
Ensuite, on chanta et on dansa, on but moult chopes de bière et on dégusta un cochon rôti qu’Ackermann et les frères Feldmann avaient offert à tout le voisinage. Les festivités débordèrent jusque dans la grand-rue, se répandirent autour du puits et du four, et même dans le pré bordant le bassin du moulin.
Les hommes d’armes qui avaient participé à la lutte contre les flammes descendirent du Burg pour rejoindre les fêtards. C’étaient des guerriers prématurément vieillis, tellement marqués par les épreuves que les garçons du village paraissaient falots en comparaison. Plus d’une damoiselle se laissa séduire par leurs récits de hauts faits et de terres lointaines, et plus d’un soudard se laissa séduire par la fraîcheur d’une damoiselle. Les pères froncèrent les sourcils de colère, les mères plissèrent les lèvres de réprobation. Ces hommes, qui ne possédaient aucune terre, étaient de bien mauvais partis aux yeux d’un paysan.
Après avoir solennellement béni et l’arbre et les maisons, Dietrich se mit à l’écart pour observer les festivités. C’était un homme solitaire de nature – une des raisons pour lesquelles il s’était fixé dans ce village retiré. Buridan lui reprochait souvent ce trait de caractère. Vous vivez par trop à l’intérieur de votre tête, disait le maître, et bien que cette tête-là soit souvent intéressante, on doit aussi s’y sentir bien seul. Cette saillie amusait beaucoup le visiteur d’Oxford qui, en voyant Dietrich méditer sur une copie de son livre dans des lieux retirés de l’université, l’avait surnommé Doctor Seclusus. Occam possédait l’esprit le plus brillant que Dietrich ait jamais connu, mais son amitié s’épiçait toujours d’une dose de méchanceté. Habile dans le maniement des mots, il avait peu après découvert que le monde ne se limitait pas aux mots, car on l’avait convoqué à Avignon pour expliquer le sens de ceux dont il usait.
— Ils vous jugent peu amène, dit Lorenz, l’arrachant à ses souvenirs. Vous restez ici, sous les arbres, alors que tout le village se rassemble là-bas.
Il désigna l’endroit d’où provenait une cacophonie de violons, de guimbardes et de cornemuses, un brouhaha où l’on percevait des accords familiers mais que la brise et la distance atténuaient quelque peu, ne permettant d’identifier que des bribes de chansons.
— Je garde l’arbre, répondit Dietrich avec grand sérieux.
— Ah bon ?
Lorenz leva les yeux vers les fanions bariolés frémissant sous le vent. La brise agitait tellement couronnes et guirlandes qu’on eût dit que l’arbre dansait lui aussi.
— Et qui irait donc le voler ? s’enquit-il.
— Grim, peut-être, ou alors Ecke.
Rire de Lorenz.
— Quelle idée !
Le forgeron s’accroupit et s’adossa au mur de la maison d’Ackermann. Il n’était pas très grand – à côté de Gregor, il faisait figure de gringalet –, mais il était aussi bien trempé que le métal qu’il travaillait : invulnérable aux coups les plus brutaux et aussi souple que le célèbre acier de Damas. Il avait les cheveux noirs d’un Italien et le teint basané par la fumée de sa forge. Dietrich l’appelait parfois « Vulcain », pour une raison évidente, quoiqu’il eût les traits fins et la voix plus haut perchée qu’on ne l’aurait cru d’un homme affublé d’un pareil sobriquet. Son épouse était une fort belle femme, plus grande et plus âgée que lui, robuste et de tempérament chaste. Le Seigneur n’avait pas donné de fruits à leur union.
— J’adorais ces histoires dans ma jeunesse, avoua le forgeron. Dietrich de Berne et ses chevaliers. Les combats qu’ils ont livrés à Grim et aux autres géants ; la ruse par laquelle ils ont berné les nains ; leur quête pour secourir la Reine des glaces. Quand je pense à Dietrich, c’est vous que je vois en esprit.
— Moi !
— Parfois, je leur imagine de nouvelles aventures, à lui et à ses chevaliers. Je les aurais bien écrites, si j’avais su le faire. L’une d’elles en particulier était chère à mon cœur – celle qui se passait du temps où il vivait à la cour du roi Etzl.
— Vous pourriez toujours les réciter aux enfants. Il n’est pas besoin de savoir écrire pour cela. Saviez-vous que le véritable nom d’Etzl était Attila ?
— Ah bon ? Non, jamais je n’oserais réciter mes histoires. Car elles ne sont pas vraies, c’est moi qui les ai inventées.