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— Vous pourriez le lui demander.

Herr Gschert franchit d’un bond la largeur de la pièce. Vif comme l’éclair, il vola au-dessus des meubles et, avant que Dietrich ait eu le temps de comprendre ce qui se passait, il se mit à frapper le serviteur en moulinant des bras, lui infligeant à chaque coup de nouvelles blessures. Kratzer vint à son aide et bourra la malheureuse créature de coups de pied.

Dietrich resta interdit quelques instants, puis poussa un cri et, sans réfléchir à ce qu’il faisait, s’interposa entre les belligérants. Le premier coup qu’il reçut sur le crâne l’assomma, si bien qu’il ne sentit pas les autres.

Lorsqu’il reprit conscience, il se trouvait toujours dans la même salle et gisait sur le sol. De Gschert et de Kratzer, il n’y avait aucune trace. Mais le serviteur était assis près de lui, ses longues jambes ramenées contre son torse. Dans une position similaire, un homme aurait posé la tête sur ses genoux, mais ceux de la créature arrivaient plus haut que son crâne. Sa peau présentait déjà les marbrures vert foncé signalant de nouveaux hématomes. Lorsque Dietrich se redressa, le serviteur prononça quelques mots et la boîte les traduisit.

— Pourquoi avez-vous pris ces coups ?

Dietrich secoua la tête pour faire taire le tocsin sans son crâne, mais celui-ci persista. Il porta une main à son front.

— Ce n’était pas mon but. Je voulais les arrêter.

— Mais pourquoi ?

— Ils vous battaient. Je pensais que ce n’était pas bien.

— « Penser »…

— Je parlais dans mon crâne sans que personne puisse m’entendre.

— Et le « bien » ?

— J’implore votre pardon, amie sauterelle, mais il y a trop de bruit dans mon crâne pour que je réponde à une question aussi subtile.

Dietrich se leva à grand-peine. Le serviteur ne fit pas mine de l’aider.

— Notre chariot est cassé, dit-il.

Dietrich se palpa l’épaule et grimaça.

— Hein ?

— Notre chariot est cassé et son Herr est mort. Et nous devons rester ici et mourir sans jamais revoir notre patrie. L’intendant du chariot, qui règne à présent sur nous, dit qu’en révélant cela nous montrerions notre faiblesse et inviterions les attaques.

— Jamais le Herr ne…

— Nous entendons les mots que vous dites, poursuivit le Krenk. Nous voyons les choses que vous faites, et le Heinzelmännchen a appris tous les mots portant sur ces choses. Mais les mots portant sur ceci… (Et la créature posa sur son ventre sa main à six doigts aux formes graciles.) Ces mots-là, nous ne les avons pas. Et peut-être que nous ne les aurons jamais, car vous êtes très, très étranges.

VII

Septembre 1348

Apparition de Notre-Dame de la Merci

En découvrant les plaies qu’avaient infligées à leur prêtre ceux-là même qu’il souhaitait assister, certains villageois se déclarèrent prêts à chasser les « lépreux » de Grosswald ; mais Herr Manfred von Hochwald déclara que nul n’entrerait dans la forêt sans son autorisation. Il plaça un peloton de gens d’armes sur la route du Bärental afin de barrer le passage à quiconque chercherait à gagner le lazaret, par esprit de vengeance ou par simple curiosité. Durant les jours qui suivirent, ils refoulèrent Oliver, le fils du boulanger, ainsi que d’autres garçons, mais aussi Theresia Gresch, porteuse de son panier à simples, et, au grand étonnement de Dietrich, frère Joachim de Herbholzheim.

Les motivations d’Oliver et de ses amis étaient faciles à deviner. Ces jeunes gens ne rêvaient que de chevalerie. Oliver se laissait pousser les cheveux pour imiter les nobles et portait son poignard à la façon d’une épée. Rien ne les excitait tant que la perspective d’un pugilat, et l’infortune de leur pasteur leur fournissait une excuse idéale. Dietrich leur passa un savon et leur dit que, s’il avait pu pardonner à ses tortionnaires, ils pouvaient en faire autant.

Si Theresia avait voulu se rendre à Grosswald, c’était pour des raisons à la fois plus transparentes et plus opaques, car, outre de la rue, de l’achillée et du souci, elle avait glissé dans son panier certains champignons vénéneux et le couteau qui lui servait à faire des saignées. Dietrich l’interrogea sur ce point après que les hommes de Schweitzer l’eurent reconduite au presbytère, et elle lui répondit en citant le Physica de l’abbesse Hildegarde ; mais Dietrich se demanda si elle ne destinait pas ces produits à un usage autre que médicinal. Cette pensée le troubla, mais il ne pouvait la questionner sur ses motivations dans la mesure où il n’avait pu déterminer son but.

Quant à Joachim, il se contenta de lui dire que les pauvres et les paysans sans terre avaient grand besoin de la parole de Dieu. Quand Dietrich lui répliqua que des lépreux avaient besoin de soins plutôt que de sermons, le moine se contenta de rire.

Lorsque Max et Hilde se rendirent au lazaret le jour de la Saint-Eustache, Dietrich, plaidant des douleurs encore vives, se retira au réfectoire de son presbytère, où il mangea une bouillie d’avoine préparée par Theresia. Celle-ci était assise en face de lui, absorbée par son ouvrage. Il avait agrémenté son repas d’un blanc de gélinotte bouilli, accommodé au vin, au pain et à la sauge. Malgré cela, la viande demeurait relativement sèche et, chaque fois qu’il mordait dedans, sa mâchoire endolorie se rappelait à son bon souvenir et l’une de ses dents tremblait sur sa racine.

— Une teinture de clou de girofle soulagerait votre douleur, lui dit Theresia, mais les clous de girofle sont trop chers.

— Quel plaisir d’apprendre l’absence d’un traitement, marmonna-t-il.

— Le temps vous guérira, répliqua-t-elle. En attendant, vous devez vous contenter de bouillie et de potage.

— Oui, ô Doctor Trotula.

Theresia laissa passer le sarcasme.

— Je me contente d’administrer des simples et de redresser des os.

— Et de pratiquer quelques saignées, lui rappela Dietrich.

Elle sourit.

— Le sang a parfois besoin de couler. (Voyant le regard que lui jetait Dietrich, elle ajouta :) Cela équilibre les humeurs.

Dietrich était incapable d’interpréter cette déclaration. Avait-elle souhaité se venger des Krenken ? Œil pour œil, dent pour dent ? Prends garde à la colère du placide, car elle couve longtemps après que sont éteintes les flammes les plus vives.

Il mâcha une autre bouchée de gélinotte et se palpa la mâchoire.

— Les Krenken frappent fort.

— Laissez votre cataplasme en place. Il réduira l’hématome. Pour vous traiter de cette manière, mon père, ces Krenken doivent être d’horribles gens.

Ces mots lui serrèrent le cœur.

— Ils sont égarés et effrayés. De tels hommes sont souvent violents.

Theresia revint à son ouvrage.

— Je pense que frère Joachim a raison. Je pense qu’ils ont besoin d’une autre forme d’aide que celle que vous leur dispensez, la femme du meunier et vous.

— Si je puis leur pardonner, vous le pouvez aussi.

— Vous leur avez donc pardonné ?

— Naturellement.

Theresia posa son ouvrage sur son giron.

— Il n’est pas si naturel que cela de pardonner. Ce qui est naturel, c’est la vengeance. Frappez un chien et il vous mordra. Touchez à un nid de guêpes et elles vous piqueront. C’est pour cela qu’il fallait quelqu’un comme Notre-Seigneur pour nous enseigner le pardon. Si vous avez pardonné à ces gens, pourquoi n’êtes-vous pas retourné les voir avec le soldat et la femme du meunier ?