Dietrich renonça à finir son blanc de gélinotte. Buridan affirmait qu’on ne pouvait pas agir à distance, et le pardon est une action. Pouvait-on pardonner à distance ? Jolie question que celle-là. Comment pourrait-il persuader les Krenken de partir s’il n’allait pas à eux ? Mais leur férocité le terrifiait.
— Encore quelques jours de repos, temporisa-t-il. Allez, apportez les douceurs près du feu et je vous lirai des passages du De usu partium.
Sa fille adoptive rayonna.
— J’adore vous entendre lire, surtout des livres de médecine.
Le jour de la fête de Notre-Dame de la Merci, Dietrich alla en boitillant inspecter ses terres – dont il confiait la gérance à Félix, à Herwyg le Borgne et à quelques autres. On venait d’entamer les secondes semailles et ce n’était que meuglements et hennissements, auxquels se mêlaient les cliquetis des harnais et des palonniers, les jurons des laboureurs et les coups saccadés de pioche et de mailloche. Herwyg avait creusé la terre en avril et la labourait aujourd’hui en profondeur. Dietrich s’entretint brièvement avec lui et se déclara satisfait de son travail.
Il remarqua que Trude Metzger maniait la charrue dans le champ voisin. Melchior, son fils aîné, guidait le bœuf de tête avec une longe tandis que son cadet, encore tout jeune, tenait une pioche presque aussi grande que lui. Herwyg, qui venait de faire exécuter un demi-tour à son attelage, émit l’opinion que le labourage était un travail d’homme.
— C’est dangereux pour un enfant de conduire les bœufs, opina Dietrich. C’est ainsi que son époux a trouvé la mort.
Un lointain roulement de tonnerre descendit du Katharinaberg et Dietrich jeta un regard curieux au ciel vide de nuages.
Herwyg cracha par terre.
— L’orage s’annonce, dit-il. Pourtant, je ne sens pas la pluie. C’est un cheval qui a piétiné Metzger, pas un bœuf. Ce grippe-sou abusait de la pauvre bête. Il la faisait même travailler le dimanche, mais il ne faut pas dire du mal des défunts. Un bœuf, c’est docile, mais un cheval, ça rue dans les brancards sans prévenir. C’est pour ça que je préfère les bœufs. Hai ! Jakop ! Heyso ! Tirez !
La femme de Herwyg aiguillonna Heyso, le bœuf de tête, et les six bêtes tirèrent de plus belle. La terre lourde et argileuse retombait du versoir, bordant le sillon de deux crêtes parallèles.
— Je lui donnerais bien un coup de main, reprit Herwyg en désignant Trude d’un mouvement du menton. Mais elle n’est pas plus aimable que ne l’était son mari. Et j’ai mes propres champs à labourer une fois que j’en aurai fini avec les vôtres, pasteur.
Cette invitation à prendre congé était des plus courtoises ; Dietrich franchit l’accotement pour gagner le champ de Trude, où son aîné s’efforçait toujours de faire tourner l’attelage. Dietrich s’attendait à le voir piétiné chaque fois que le bœuf changeait de position. Le cadet s’était effondré sur le billon et pleurait d’épuisement ; la pioche avait échappé à ses petits doigts en sang. Trude ne ménageait ni le fouet à ses bœufs, ni les invectives à ses enfants.
— Tire-le par les naseaux, fainéant ! ordonna-t-elle. À gauche, petit crétin, à gauche !
Apercevant Dietrich, elle tourna vers lui un visage maculé de boue.
— Qu’est-ce que vous venez faire ici, le prêtre ? Dispenser des conseils aussi inutiles que ceux du Borgne ?
Feu Metzger était un homme renfermé, porté sur la boisson et excessif en tout, mais c’était un bon laboureur. Trude partageait sa méchante humeur, mais point son habileté.
— J’ai un pfennig pour vous, dit Dietrich en fouillant dans sa bourse. Vous pourrez engager un jardinier pour vous aider.
Trude releva son bonnet et passa une main sur son front cuit par le soleil, y laissant une nouvelle traînée de boue.
— Et pourquoi partagerais-je ma richesse avec un paysan sans terre ?
Dietrich s’étonna de la rapidité avec laquelle elle s’enrichissait de son pfennig.
— Nickel Langerman a besoin d’argent et il est assez fort pour labourer la terre.
— Alors pourquoi personne ne l’a encore embauché ?
Parce qu’il est aussi méchant que toi, faillit dire Dietrich.
Trude, craignant sans doute de le voir retirer son offre, lui arracha le pfennig des doigts, déclarant :
— J’irai le voir demain. Il vit dans une hutte près du moulin, c’est ça ?
— Oui. Klaus emploie ses services quand il en a besoin.
— On verra s’il est aussi fort que vous le dites. Melchior ! Alors, tu as réussi à les faire tourner ? Tu ne feras donc jamais rien de bien ?
Lâchant les mancherons, Trude rejoignit son fils en quelques pas et lui arracha la longe des mains. Elle eut tôt fait d’exécuter la manœuvre souhaitée et rendit la longe à Melchior.
— Voilà comment il faut faire ! Non, attends que j’aie repris la charrue en main. Dieu du Ciel, qu’ai-je donc fait pour mériter de pareils demeurés ? Peter, tu as laissé quelques mottes. Ramasse cette pioche !
Le petit garçon se releva avant que sa mère ait eu le temps de l’y obliger en lui tirant les cheveux.
Dietrich rejoignit la route et prit la direction du village. Il se demanda s’il ne devait pas aller prévenir Nickel.
— Vous avez l’air bien malheureux, lui lança Gregor comme il passait devant son atelier.
Gregor avait placé une grosse pierre sur un tréteau et ses fils et lui s’affairaient à la dégrossir.
— Je viens de parler à Trude, expliqua Dietrich.
— Ah ! Je me demande parfois si le vieux Metzger ne s’est pas jeté sous les sabots de son cheval afin de lui échapper.
— Je pense plutôt qu’il était saoul.
Le tailleur de pierre eut un sourire dénué d’humour.
— La cause première est la même dans les deux cas.
Il attendit que Dietrich commente son emploi du langage philosophique, puis éclata de rire. S’ils ignoraient ce qu’était une cause première, ses fils n’en comprirent pas moins qu’il venait de faire une blague et rirent en chœur avec lui.
— Au fait, reprit Gregor, Max est à votre recherche. Le Herr souhaite vous parler, au Hof.
— Savez-vous à quel sujet ?
— Au sujet de la léproserie.
— Ah.
Gregor attaqua la pierre avec son ciseau. De chacun de ses coups précis naissait une gerbe d’éclats. Puis il s’accroupit pour examiner son travail, caressant la surface plane de la main.
— Ce n’est pas dangereux d’avoir des lépreux à proximité ? demanda-t-il.
— La pourriture se transmet si on les touche, à en croire les anciens. C’est pour cela qu’ils doivent vivre à l’écart.
— Ach, pas étonnant que Klaus soit si agité. (Gregor se redressa et s’épongea le front avec un chiffon glissé sous son tablier de cuir.) Il craint que Hilde ne le touche. C’est du moins ce que l’on m’a dit. (Le tailleur de pierre fixa sur lui des yeux surmontés de sourcils broussailleux.) Tout le monde redoute la même chose. Pauvre femme, personne ne l’a montée ce mois-ci.
— Est-ce un mal ?
— La moitié du village risque d’exploser. N’est-ce pas saint Augustin qui dit qu’un moindre mal peut parfois prévenir un mal plus grave ?
— Gregor, je ferai de vous un scolastique.
Le tailleur de pierre se signa.
— Le Ciel nous en préserve.
Le soleil de l’après-midi ne frappait pas encore la meurtrière et le scriptorium de Manfred était plongé dans une pénombre que les torches ne parvenaient pas à dissiper. Dietrich s’assit devant la table tandis que Manfred coupait une pomme en deux et lui en offrait une moitié.