— Et quelle raison donnez-vous à mon absence ?
— Vous avez peur de nous.
— Et Kratzer est tombé des nues à cette idée ? Ce n’est pas lui qui panse ses plaies.
— « Tombé des nues »…
— C’est l’une de nos expressions. Cela signifie « être surpris », comme un ange tombé des nuages.
— Votre langage est étrange, mais l’image est forte. Écoutez. Kratzer remarque votre… votre statut ? Oui. Vous êtes un philosophe naturel, comme lui. Donc il écarte ma suggestion.
— Amie sauterelle, vous pensez de toute évidence avoir expliqué quelque chose, mais je ne saurais dire quoi.
— Ceux qui sont frappés acceptent la grâce des coups – comme le savent tous les philosophes naturels.
— C’est donc si courant chez vous ? Je connais des grâces plus clémentes.
Le Krenk écarta cette objection d’un geste.
— Peut-être que « grâce » n’est pas le bon mot. Vous avez des termes étranges. Gschert dit que nous sommes peu et que vous êtes beaucoup. Il a dans sa tête la phrase disant que vous allez nous attaquer – et c’est pour cela que vous ne venez plus.
— Si nous ne venons pas, comment pouvons-nous attaquer ?
— Je lui dis que nos cafards n’ont pas observé de préparatifs de guerre. Mais il répond que tous les cafards placés dans le château ont été enlevés, ce qui permet de soupçonner des préparatifs secrets.
— À moins que Manfred ne déteste être espionné. Non, loin de vouloir vous attaquer, le Herr souhaite vous proposer de devenir ses vassaux.
Le Krenk hésita.
— Que signifie « vassaux » – question.
— Il est prêt à vous accorder un fief et le revenu qui l’accompagne.
— Vous expliquez un inconnu par un autre. C’est donc si courant chez vous – question. Vos mots ne cessent de tourner en rond, comme ces grands oiseaux dans le ciel.
Le Krenk frotta lentement ses bras l’un contre l’autre. En signe d’irritation ? se demanda Dietrich. D’impatience ? De frustration ?
— Le fief est le droit d’user ou de posséder ce qui appartient au Herr en échange d’un loyer, d’une somme d’argent ou de services. En retour, il… il vous protège des coups de vos ennemis.
Le Krenk demeura immobile pendant que les ombres se creusaient dans les recoins de la pièce et que le ciel oriental, visible à travers la fenêtre, virait au rouge violacé. Le sommet du Katharinaberg étincelait au soleil, en attendant d’être recouvert par l’ombre du Feldberg. Dietrich commençait à se faire du souci lorsque la créature se dirigea lentement vers la fenêtre pour regarder… quoi donc ? Qui aurait pu dire dans quelle direction se pointaient ces yeux si étranges ?
— Pourquoi faites-vous ceci – question.
— Nous estimons qu’il est bon de secourir les faibles et que c’est un péché que de les opprimer.
La créature tourna vers lui ses yeux dorés.
— Stupidité.
— À la façon dont le monde mesure les choses, peut-être.
— « Les cadeaux rendent esclave », c’est un de nos dictons. Un seigneur secourt les faibles pour montrer sa force et sa puissance, et obtenir les services de ses sujets. Les faibles offrent des cadeaux au fort pour obtenir sa tolérance.
— Mais qu’est-ce que la force ?
Le Krenk frappa du bras le rebord de la fenêtre.
— Vous jouez avec vos mots, murmura le Heinzelmännchen à l’oreille de Dietrich, qui aurait pu croire qu’un esprit désincarné était perché sur son épaule. La force est la capacité de broyer autrui.
Le Krenk tendit vers l’avant son bras gauche et forma lentement une boule avec ses six doigts, puis leva le poing et le laissa vivement retomber vers le sol.
Puis il leva la tête pour fixer Dietrich, qui se retrouva incapable de bouger comme de parler face à une telle véhémence. Il n’avait pas besoin de retourner au lazaret pour courir le risque d’être à nouveau battu par ces êtres furibonds. Les Krenken étaient parfaitement capables de venir au village, et ils ne s’en étaient abstenus jusqu’à présent que parce qu’ils se croyaient trop faibles. S’ils prenaient conscience de leur puissance, quelles brutalités seraient-ils alors capables d’infliger aux villageois ?
— Il existe… commença-t-il – mais il ne put poursuivre face à ce regard de basilic, et il se tourna vers le crucifix de Lorenz, au-dessus de son prie-dieu. Il existe une autre sorte de force. La capacité de vivre face à la mort.
Le Krenk fit cliqueter ses mâchoires, un geste plein d’emphase.
— Vous vous moquez de nous.
Dietrich comprit ce que lui rappelait ce cliquetis : le bruit d’une paire de ciseaux coupant quelque chose. La dernière fois qu’il avait vu une créature produire ce bruit, celle qui lui faisait face avait dénudé sa gorge. Dietrich porta une main à son cou et se réfugia derrière la table.
— Je n’avais aucune intention de moquerie. Dites-moi en quoi je vous ai offensé.
— Et là encore, dit le Krenk, dont la voix semblait dangereusement proche en dépit de la distance qui les séparait. Là encore – et je ne sais pas pourquoi –, vous me semblez insolent. Je dois constamment me rappeler que vous n’êtes pas un Krenk et ignorez par conséquent comment bien vous conduire. Je vous l’ai dit. Notre chariot est cassé et nous sommes perdus, et nous devons mourir ici, en ce lieu lointain. Et vous nous dites de « vivre face à la mort ».
— Alors nous devons réparer votre chariot ou vous en trouver un autre. Zimmerman est un très bon charron et Schmidt est capable de forger toutes les pièces métalliques dont vous aurez besoin. Les chevaux n’aiment pas votre odeur et les villageois ne peuvent vous prêter leurs bœufs en ces temps de semailles ; mais si vous avez de l’argent, nous pouvons acheter d’autres animaux de trait. Sinon, eh bien, une fois que la route sera connue, une longue marche sera nécessaire pour…
Dietrich laissa sa phrase inachevée, car le Krenk s’était mis à frapper le mur de ses bras.
— Non, non, non. Nous ne pouvons pas marcher jusqu’à notre demeure et vos chariots ne peuvent pas supporter le voyage.
— Eh bien, Guillaume de Rubrouck est allé à pied jusqu’à Cathay, et il en est revenu, et Marco Polo et ses oncles en ont fait autant après lui, et nulle contrée de la terre n’est plus éloignée que Cathay.
Le Krenk lui fit face une nouvelle fois et Dietrich eut l’impression que ses yeux jaunes luisaient avec une intensité toute particulière. Mais c’était une illusion due aux ombres et à l’éclat de la chandelle.
— Nulle contrée de la terre, répéta la créature, mais il existe d’autres terres.
— En effet, mais on ne peut y voyager par des moyens naturels.
Le Krenk, déjà raide par nature, sembla le devenir encore plus.
— Vous… connaissez de tels voyages – question.
Le Heinzelmännchen ne parvenait pas encore à maîtriser l’expression. Kratzer avait expliqué à Dietrich que la langue krenk utilisait le rythme plutôt que la tonalité afin de traduire le mode humoristique, ironique ou interrogatif. Dietrich ne pouvait donc être sûr d’avoir perçu une note d’espoir dans la traduction donnée par la machine.
— Le voyage vers le paradis… suggéra Dietrich, qui voulait être sûr d’être bien compris.
Le Krenk pointa un doigt vers le plafond.
— Le paradis est là-haut – question.
— Ja. Par-delà le firmament des étoiles fixes, par-delà même l’orbe cristallin ou le primum mobile, l’immuable empyrée. Mais ce sont nos êtres intérieurs qui font ce voyage.
— Comme il est étrange que vous sachiez ceci. Comment dites-vous « tout-ce-qui-est » : la terre, les étoiles, tout – question.