— Nous employons le mot « kosmos ».
— Alors, entendez. Le kosmos est courbe et les étoiles… je dois plutôt dire « les familles d’étoiles » sont enchâssées en lui, comme dans un fluide. Mais dans une autre… direction, qui n’est ni la longueur, ni la largeur, ni l’épaisseur, se trouve l’autre côté du firmament, que nous comparons à une membrane, ou à une peau.
— Une tente, suggéra Dietrich – qui dut définir ce terme au Heinzelmännchen, vu qu’il ne l’avait jamais entendu avant ce jour.
Le Krenk reprit la parole.
— La philosophie naturelle progresse de façon différente dans des arts différents, et il est possible que votre peuple ait maîtrisé « l’autre monde » alors qu’il demeurait… simple de bien des façons. (Il se tourna de nouveau vers la fenêtre.) Notre salut est-il donc possible…
Dietrich soupçonnait ce dernier commentaire de ne pas lui être destiné.
— Le salut est possible pour tous, dit-il avec prudence.
Le Krenk leva son long bras pour lui faire signe de s’approcher.
— Venez, je vais vous expliquer, bien que la tête parlante ne connaisse peut-être pas tous les mots. (Une fois que Dietrich l’eut rejoint d’un pas hésitant, il désigna le ciel qui s’assombrissait.) Là-bas se trouvent d’autres mondes.
Dietrich hocha lentement la tête.
— Aristote jugeait cela impossible, car chaque monde se déplacerait naturellement vers le centre de l’autre ; mais l’Église a déclaré que Dieu pouvait créer bien des mondes s’il le voulait, ainsi que mon maître l’a montré dans sa dix-neuvième question sur le ciel.
Le Krenk se frotta lentement les bras.
— Vous devez me présenter à votre ami Dieu.
— Je n’y manquerai pas. Mais dites-moi : pour qu’il existe d’autres mondes, il doit y avoir un vide par-delà le monde, et ce vide doit être infini pour contenir la multiplicité de centres et de circonférences nécessaires pour donner à ces mondes leurs emplacements. Mais « la nature a horreur du vide » et s’empresserait de le combler, comme avec un siphon ou une ventouse pour saignée.
Le Krenk mit un long moment à répondre.
— Le Heinzelmännchen hésite. Il me donne la multiplicité des centres, mais que signifie… circonférences – question. À moins que… ce ne soit ce que nous appelons… l’arête du soleil. Au sein de l’arête du soleil, les corps chutent vers l’intérieur et tournent autour du soleil ; hors d’elle, ils chutent vers l’extérieur jusqu’à ce qu’ils soient capturés par un autre soleil.
Dietrich éclata de rire.
— Mais il faudrait pour cela que chaque corps ait deux mouvements naturels, ce qui est impossible.
Toutefois, il s’interrogeait. Un corps placé au-delà de la circonférence convexe du primum mobile posséderait-il une résistance à sa tendance naturelle à la chute ? Par ailleurs, la créature suggérait également que le soleil était au centre du monde, ce qui était impossible, car on observerait dans ce cas une parallaxe parmi les étoiles fixes en les regardant depuis la Terre, ce qui était contraire à l’expérience.
Mais une idée plus troublante lui vint à l’esprit.
— Vous dites que vous avez subi une chute vers l’extérieur depuis l’un de ces mondes parce que vous étiez hors de l’arête du soleil ?
C’était exactement ainsi que s’était déroulée la chute de Satan et des anges rebelles. Ces Krenken ne sont pas surnaturels, se rappela-t-il. De cela, sa tête était convaincue, bien que ses tripes demeurassent dubitatives.
La suite de leur dialogue éclaircit certains points mais en obscurcit d’autres. Les Krenken n’étaient pas tombés depuis un autre monde, ils avaient voyagé d’une façon non précisée par-delà l’empyrée. Les espaces situés derrière le firmament étaient comme un océan, et leur insula, tout en étant une sorte de chariot, était aussi un grand navire. Dietrich ne pouvait le concevoir, car elle n’était équipée ni de rames ni de voiles. Mais il comprenait que ce n’était ni une cogue ni une galère, qu’elle était semblable à une cogue ou à une galère ; et elle ne voguait pas sur la mer mais sur quelque chose de semblable à la mer.
— L’éther, dit Dietrich, émerveillé. (Voyant que le Krenk inclinait la tête, il expliqua :) Certains philosophes supposent qu’il existe un cinquième élément dans lequel se meuvent les étoiles. D’autres, et notamment mon maître, doutent de la nécessité d’une quinte essence et enseignent que les mouvements célestes peuvent s’expliquer au moyen des mêmes éléments présents dans les régions sublunaires.
— Vous êtes ou bien très sage, ou bien très ignorant.
— Ou encore les deux, admit Dietrich en souriant. Mais ce sont les mêmes lois naturelles qui s’appliquent, n’est-ce pas ?
La créature orienta à nouveau son attention vers le ciel.
— Certes, notre véhicule se déplace à travers un monde insensible. On ne peut ni le voir, ni le humer, ni le toucher. Nous devons le traverser afin de pouvoir rentrer chez nous dans le ciel.
— Il en va ainsi pour nous tous, acquiesça Dietrich, chez qui la peur cédait la place à la pitié.
Le Krenk secoua la tête et produisit avec ses lèvres supérieure et inférieure une sorte de claquement répété tout à fait différent du bruit correspondant au rire. Au bout de quelques minutes, il dit :
— Mais nous ne savons pas quelle étoile est celle de notre demeure. Vu la façon dont nous avons voyagé parmi les directions tordues vers l’intérieur, nous ne pouvons le savoir, car l’apparence du firmament change d’un lieu à l’autre et une même étoile peut présenter une autre couleur et se situer dans un autre endroit du ciel. Le fluide qui déplace notre navire a sauté d’une façon imprévue et n’a pas coulé dans le bon bief. Certaines choses ont brûlé. Ach ! (Il se frotta les bras de plus belle.) Je n’ai pas les mots pour le dire ; et vous n’avez pas les mots pour l’entendre.
Dietrich était intrigué par ces déclarations. Comment les Krenken pouvaient-ils venir d’un monde différent tout en affirmant venir d’une étoile enchâssée dans la huitième sphère de ce monde ? Il se demanda si le Heinzelmännchen avait correctement traduit le mot « monde ».
Mais un bruit de pas sur le gravier l’arracha à ses pensées.
— Mon hôte revient. Il vaudrait mieux qu’il ne vous voie point.
Le Krenk gagna d’un bond le rebord de la fenêtre.
— Gardez ceci, dit-il en désignant son harnais. Grâce à lui, nous pourrons parler à distance.
— Attendez. Comment dois-je vous appeler ? Quel est votre nom ?
Les grands yeux jaunes se tournèrent vers lui.
— Appelez-moi comme vous voulez. Votre choix ne manquera pas de m’amuser. Le Heinzelmännchen m’a dit ce que signifiaient « gschert » et « kratzel » mais je ne l’ai pas autorisé à employer ces termes dans nos discours conformément à leur sens véritable.
Dietrich éclata de rire.
— Ainsi, vous jouez avec vos mots, vous aussi.
— Ce n’est pas un jeu.
Et, ce disant, la créature s’en fut, bondissant en silence depuis la fenêtre pour gagner la forêt de Kleinwald sous la colline de l’église.
VIII
Octobre 1348
De la Saint-Michel à la fête des Vendanges
Vint le jour de la Saint-Michel, où le Herr tenait sa cour de justice annuelle en plein air, sous un antique tilleul dont les feuilles viraient au jaune pâle. Une brise automnale caressait ses frondaisons et les femmes s’emmitouflaient dans leurs châles. Au sud-est, de lourds nuages noirs se massaient au-dessus du Wiesental, mais l’atmosphère n’était pas à la pluie et le vent soufflait dans la mauvaise direction. L’hiver serait sec, prophétisa Volkmar Bauer, et on se mit alors à parler semailles. Tous les villageois avaient revêtu leurs plus beaux habits en l’honneur de la cour mais, si les chausses et les sarraus étaient impeccables, ils paraissaient bien ternes comparés aux atours de Manfred et de son entourage.