Everard présidait la séance assis sur un banc au pied du grand arbre, flanqué des jurés chargés de veiller au respect des coutumes seigneuriales. Richart, le prévôt du village, était dépositaire du Weistümer, le registre des lois, un épais volume relié aux feuilles de parchemin, et il le consultait de temps à autre pour proclamer les droits et privilèges sur lesquels portaient les débats. Ce n’était pas une mince affaire, car ceux-ci comme ceux-là s’étaient accumulés au fil des années, et il était possible qu’un homme détienne des droits différents sur plusieurs parcelles de terre.
Jürgen, le bailli, produisit ses ficelles nouées et ses bâtons de comptage afin d’évaluer la récolte seigneuriale de l’année écoulée. Les vilains l’écoutèrent avec attention, comparant les bénéfices du Herr aux leurs en usant de la subtile arithmétique de ceux qui ne savent compter que sur leurs doigts. Wilimer, le clerc du seigneur, lui-même à peine sorti de la condition de manant, transcrivait l’intégralité de la séance de son écriture minutieuse, travaillant sur un rouleau de parchemin fait de feuilles collées les unes aux autres. Après avoir effectué des calculs sur son abaque, il annonça que le Herr devait verser vingt-sept pfennigs à Jürgen pour équilibrer les comptes.
Puis le vieux Friedrich, le clerc de l’intendant, procéda au décompte des redevances et des amendes. Tout comme Wilimer, il utilisait les chiffres arabes de Fibonacci pour ses calculs, mais recopiait les résultats en chiffres romains. Ce qui augmentait considérablement les risques d’erreur, le vieux Friedrich étant aussi peu doué pour l’arithmétique romaine que pour la grammaire latine et confondant souvent le datif et l’ablatif. « Si j’écris les mots en latin, avait-il expliqué un jour, je dois aussi écrire les nombres dans la même langue. »
La première redevance à verser était celle des héritiers du vieux Rudolf Pforzheimer, décédé le jour de la Saint-Sixte. Le Herr eut droit à sa plus belle bête, une cochette du nom d’Isabella – ce qui entraîna moult débats dans l’assistance, où les opinions étaient fort partagées quant à la qualité de cette truie.
Félix Ackermann aurait dû payer une redevance suite au mariage de sa fille, mais Manfred, qui suivait la séance depuis son siège sous le tilleul, annonça qu’il en serait dispensé, « eu égard aux pertes subies lors de l’incendie ». Cette décision suscita des murmures approbateurs dans l’assemblée, mais Dietrich ne fut pas dupe. Vu la modicité de la somme, le Herr pouvait se permettre d’être généreux.
Trude Metzger stupéfia l’assistance en demandant à payer une redevance afin d’avoir la permission d’épouser qui bon lui semblerait. Les femmes se mirent aussitôt à papoter et les hommes célibataires à échanger des regards inquiets. Le Herr accéda à sa requête avec un sourire amusé.
Et les choses suivirent leur cours sous le soleil montant. Heinrich Altenbach se vit infliger quatre pfennigs de chevage pour avoir vécu dans le domaine sans la permission du seigneur. Petronella Lürm avait été surprise à glaner dans les terres seigneuriales « en violation des prohibitions automnales ». Le fils de Fulk Albrecht avait volé des grains à Trude durant la moisson. Après avoir soumis les témoins à un interrogatoire poussé, les jurés, qui connaissaient bien les parties concernées, approuvèrent les amendes.
Oliver Becker avait crié haro sur Bertram Unterbaum le premier jour de mai, jaloux de l’affection que lui témoignait Anna Kohlmann. Reinhardt Bent s’était approprié trois sillons dans toutes les parcelles adjacentes à la sienne. Ce crime lui valut les huées de l’assistance, car, aux yeux d’un paysan, il n’y a pire offense que de voler la terre de son voisin.
Manfred avait déposé plainte contre douze jardiniers qui, lors des moissons de juillet, avaient refusé de charger les meulons sur les chariots. Nickel Langermann argua que, s’ils avaient accompli cette tâche les années précédentes « par amour pour leur Herr », rien dans le Weistümer ne leur en donnait l’obligation. Il demanda à ce que les vilains étudient la question, et Everard confia à certains jurés le soin de mener une enquête.
Puis la cour interrompit ses débats pour que tous savourent le pain et la bière offerts par le Herr.
— Langermann se prend pour un homme de loi, dit Lorenz tandis que la foule se dispersait. Il n’a pas son pareil pour dénicher un texte le dispensant de travailler.
— Au bout d’un certain temps, répliqua Dietrich, plus personne ne voudra l’embaucher, puisqu’il ne fera plus rien.
Max Schweitzer vint le chercher pour l’entraîner à l’écart.
— Le Herr aimerait savoir où nous en sommes à propos de la poudre noire, murmura-t-il.
— Leur alchimiste a reconnu le charbon à partir de mes spécimens et le soufre grâce à sa description et ses propriétés, mais comme le Heinzelmännchen n’a pu déterminer la traduction du mot salpêtre, nous sommes dans l’impasse. Je lui ai dit que l’on trouvait cette substance dans le fumier, mais leur merde est différente de la nôtre.
— Peut-être dégage-t-elle une odeur plus douce, suggéra Max. Et si nous leur en donnions un spécimen ? De salpêtre, bien sûr. Un alchimiste devrait pouvoir identifier une matière qui lui est inconnue, non ?
— Ja, mais les Krenken ne semblent pas enclins à faire des efforts.
Max pencha la tête sur le côté.
— Ce n’est pas une affaire d’inclination, il me semble.
— Ils tiennent avant tout à réparer leur navire afin de rentrer chez eux.
Dietrich se tourna vers l’endroit où se tenaient Manfred et son entourage. Les hommes riaient de quelque plaisanterie et Kunigund, vêtue d’une robe dont la ceinture était ornée d’orfrois représentant des scènes de chasse, hésitait entre conserver sa dignité de dame devant Eugen et courir après sa sœur cadette, qui venait de lui chiper sa coiffe. Manfred souhaitait retenir les Krenken contre leur volonté afin de découvrir leurs secrets occultes.
— Le Herr serait bien inspiré de ne pas insister, conclut-il.
— Pourquoi ? Ils se trouvent sur ses terres.
— Parce qu’il est malavisé de menacer des gens que l’on soupçonne de posséder de la poudre noire.
Au cours de l’après-midi, les villageois élurent goûteurs de bière, jurés, contremaîtres et autres officiels pour l’année à venir. Comme Jürgen ne souhaitait pas renouveler son mandat – le statut de bailli avait sa part d’honneur, mais aussi de dépense –, Volkmar Bauer fut élu pour le remplacer. Klaus fut reconduit dans ses fonctions de maire.
Seppl Bauer fut le premier à lever une main timide, et les autres vilains l’imitèrent. Seule Trude Metzger manifesta bruyamment sa réticence, votant en faveur de Gregor.
— Le tailleur de pierre est peut-être un crétin, déclara-t-elle, mais il n’est pas homme à mouiller sa farine.
Gregor se tourna vers Dietrich et lui dit :
— Si elle me flatte ainsi, c’est pour conquérir mon affection.
En face de lui, Lorenz agita l’index dans sa direction.
— Si vous souhaitez vous remarier, Gregor, rappelez-vous qu’elle a déjà payé la redevance et que cela fait d’elle un parti très bon marché.