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— Et dont chaque pfennig a son prix.

— Le corps n’est qu’une enveloppe, et celle-ci ne brille que si elle recèle une beauté intérieure, déclara Theresia, rompant le silence qu’elle observait depuis le lever du jour. Cette femme semble donc plus laide qu’elle ne l’est.

— Peut-être est-ce à vous d’allumer sa flamme, dit Lorenz à Gregor.

Celui-ci grimaça, inquiet de voir que ses amis conspiraient afin qu’il se remarie.

— Il faudrait un feu de joie pour parvenir à un tel résultat, grommela-t-il.

Dietrich avait baptisé son visiteur nocturne du nom de Johann von Sterne – Jean des Étoiles. Il recommença à se rendre au lazaret, recouvrant peu à peu son assurance. À son arrivée, les Krenken se contentaient de lui jeter un bref coup d’œil, puis ils retournaient à leurs occupations. Aucun d’eux ne fit mine de le menacer.

Certains s’affairaient sur le navire. Dietrich les regarda jouer du feu sur certaines de ses jointures, asperger sa surface de fluides et y répandre de la terre colorée. Selon toute évidence, l’air jouait aussi un rôle dans ces réparations, car il entendait souvent un sifflement de gaz issu des profondeurs de la structure.

D’autres se consacraient à la philosophie naturelle, procédant par sauts et gambades ou par promenades solitaires, quand ils ne se laissaient pas aller à l’oisiveté. Il y en avait même pour se percher sur les branches comme des oiseaux ! À mesure que la forêt se parait de somptueuses couleurs automnales, ils usaient de leurs merveilleux instruments – des fotografia – pour capter des images miniatures des feuilles. Un jour, Dietrich surprit l’alchimiste, reconnaissable à ses vêtements caractéristiques, qui s’était accroupi dans leur étrange posture, les genoux au-dessus de la tête, pour fixer le ruisseau dévalant un escarpement rocheux. Il le salua, mais sans obtenir de réaction tant l’être était abîmé dans sa contemplation, et, le supposant en prière, il s’éloigna sur la pointe des pieds.

La paresse des Krenken ne laissait pas de l’irriter. Il s’en ouvrit un jour à Kratzer.

— J’ai vu vos charpentiers abandonner leurs tâches sur ordre de vos philosophes pour aller collecter des fleurs et des scarabées. D’autres jouent à la balle, d’autres encore se mettent à bondir sans rime ni raison, et vont même jusqu’à se mettre tout nus. Votre tâche primordiale est de réparer votre navire, pas de vous demander pourquoi nos arbres changent de couleur.

— Tous ceux qui travaillent font leur travail, répliqua Kratzer.

Sans doute voulait-il signifier par là que les philosophes n’étaient guère doués pour la construction navale, ce qui n’avait rien d’une révélation, se dit Dietrich.

— Mais ne pourraient-ils effectuer des tâches d’apprenti à la portée de tous ?

À ces mots, les antennes de Kratzer se raidirent, prenant des allures de verges, et ses traits, d’ordinaire inexpressifs, semblèrent se pétrifier. Dans son coin, Jean, concentré sur le catalogue de plantes qu’il avait pour mission de dresser, ne semblait pas suivre la conversation, mais il se redressa soudain sur son siège, les mains figées au-dessus de la grille de signes par laquelle il donnait ses instructions au Heinzelmännchen. Les yeux de Kratzer clouèrent Dietrich sur son fauteuil et, saisi par la terreur, il se cramponna aux accoudoirs.

— Un tel labeur, dit finalement Kratzer, est réservé à ceux qui accomplissent de tels labeurs.

Cette sentence sonnait comme un proverbe et, à l’instar de bien des proverbes, souffrait d’une concision qui en faisait une tautologie. Dietrich repensa à ces philosophes qui, s’étant récemment toqués des Anciens, manifestaient de criants préjugés à l’encontre du travail manuel. Si jamais il s’était retrouvé naufragé, pas un instant il n’aurait ainsi mesuré son aide à ses camarades d’infortune. Dans de telles circonstances, même un noble accepterait de se salir les mains.

— Le labeur a sa propre dignité, fit-il remarquer. Notre-Seigneur était un charpentier et appelait à Lui pêcheurs, fabricants de tentes et autres petites gens. Le pape Benoît, qu’il repose en paix, était fils de meunier.

— Ai-je bien entendu ce que vous proférez, dit Kratzer. Un charpentier devenant un seigneur. Bwa-wa-wa. Une pierre peut-elle devenir oiseau – question. Ou bien vos seigneurs sont-ils tous de basse extraction – question.

— Un homme parvient rarement à s’élever au-dessus de sa condition, je vous l’accorde, mais nous n’en méprisons pas pour autant les travailleurs.

— Alors votre peuple et le mien ne sont guère différents, dit Kratzer. Chez nous aussi, notre condition est écrite… « dans les atomes de notre chair », diriez-vous sans doute. Nous avons un dicton : « Nous sommes comme nous sommes. » Mépriser un être pour ce qu’il est relève d’une absence de pensée.

— « Les atomes de la chair »… ?

Dietrich n’eut pas le temps de finir sa phrase, car le Heinzelmännchen lui demanda :

— Rarement signifie plus souvent que jamais – question, exclamation.

Kratzer adressa à Jean une série de craquètements saccadés, à l’issue de laquelle l’autre lui montra son cou et se pencha à nouveau sur sa grille. Lorsque le philosophe reprit la parole, ce fut pour s’enquérir « de ce curieux changement de couleur chez les arbres. En connaissez-vous la raison – question ».

Dietrich, ignorant sur quoi portait leur querelle et peu désireux d’encourir la colère de Kratzer, répondit que Herr Dieu avait conçu cette transformation pour prévenir les hommes de la venue de l’hiver, les arbres à feuilles persistantes affirmant quant à eux la promesse d’un prochain printemps, de sorte qu’un peu d’espoir venait éclairer cette saison vouée au chagrin. Cette explication déconcerta Kratzer, qui lui demanda si le suzerain de Manfred était un maître forestier, question incongrue qui plongea Dietrich dans le désespoir.

L’Église célébrait officiellement le début de chaque nouvelle saison, priant pour que les semailles soient bonnes, qu’il pleuve pendant l’été et que les moissons soient abondantes. La feriae messis servait de prélude aux vendanges, si bien que la messe Exultáte Deo rassembla plus de fidèles que d’ordinaire. Sur les flancs sud du Katharinaberg poussaient des vignes dont le produit se vendait bien dans les marchés de Fribourg, occasionnant l’une des rares rentrées d’argent d’Oberhochwald. Mais l’année écoulée avait été plutôt froide et on s’inquiétait de ce qui allait sortir des pressoirs.

Au moment de l’offertoire, Klaus présenta à Dietrich quelques grappes bien mûres provenant de sa vigne, et le prêtre pressa l’une d’elles lorsque vint la consécration afin de verser son jus dans le calice, où il se mélangea au vin. En règle générale, les fidèles bavardaient sans se gêner, préférant souvent s’attarder dans le vestibule jusqu’à ce que retentisse l’appel de la clochette. Aujourd’hui, ils suivaient la cérémonie d’un air concentré, obnubilés non par le sacrifice du Christ mais par les vendanges à venir – comme si la messe, loin d’être une célébration en mémoire de la Passion, était un rituel de sorcellerie.

Comme il levait le calice au-dessus de sa tête, Dietrich aperçut les yeux jaunes et luisants d’un Krenk sous les chevrons du clair-étage.

Il resta un moment ainsi figé, les bras tendus, jusqu’à ce que les murmures approbateurs de ses ouailles le ramènent à lui. À en croire une superstition de fraîche date, les portes du purgatoire s’entrouvraient sur le paradis pendant l’élévation du pain et du vin, et il arrivait que des fidèles se plaignent lorsque leur pasteur passait trop vite sur cet instant. En restant sans bouger pendant un tel laps de temps, Dietrich avait sûrement assuré la délivrance de quantité d’âmes, ce qui ne pouvait que sanctifier les futures vendanges.