— Je suis troublé par une question théologique, Votre Grâce.
— Si vous m’appelez ainsi, elle doit être fort troublante, en effet. De quoi s’agit-il ?
Dietrich lui tendit la missive qu’il portait et lui fit part de façon elliptique des réflexions que lui inspiraient les Krenken, qu’il décrivit comme des étrangers à l’aspect terrifiant, gouvernés en grande partie par l’instinct plutôt que par la raison. Des gens comme eux pouvaient-ils avoir une âme ?
— Si l’on doit pécher, mieux vaut pécher par excès de prudence. Supposez qu’ils ont une âme jusqu’à ce que vous soyez assuré du contraire.
— Mais leur absence de raison…
— Vous accordez trop de poids à la raison. La raison – et la volonté – sont toujours déficientes dans une certaine mesure. Considérez la façon dont un homme retire sa main du feu sans s’attarder à des arguments sic et non. Un être assujetti aux habitudes et aux circonstances n’est pas nécessairement sans âme.
— Et si l’être en question a l’apparence d’une bête plutôt que celle d’un homme ? s’aventura Dietrich.
— D’une bête ?
— Un cochon, peut-être, ou un cheval, ou encore… une sauterelle.
Willi éclata de rire.
— Quel vain argument est-ce là ! Une bête possède l’âme qui lui est appropriée.
— Et si cette bête parle, fabrique des objets et… ?
Willi fit halte et inclina la tête.
— Pourquoi une telle agitation autour d’un secondum imaginationem, Dietl ? Des questions comme celles-ci sont idéales pour les exercices de logique, mais elles n’ont aucune signification pratique. Nous avons été créés à l’image de Dieu, mais Dieu n’a pas de corps matériel.
Dietrich poussa un soupir et Willi lui posa une main sur le bras.
— Mais je vais y réfléchir, en souvenir du bon vieux temps de Paris. C’est le problème des écoles, vous savez. Elles devraient enseigner les arts pratiques : la magie, l’alchimie, la mécanique. Toute cette dialectique, ce n’est que du vent. (L’archidiacre leva la main et agita les doigts.) Na, les gens n’aiment rien tant qu’une bonne querelle. Vous vous rappelez l’affluence aux séances de disputatio hebdomadaires ? Voici mes premières réflexions. (Il plissa les lèvres et leva l’index.) L’âme est la forme du corps, mais pas dans le sens où la forme d’une statue est formatio et terminatio materiœ, car la forme n’existe pas indépendamment de la matière. Il n’est point de blancheur sans un objet blanc. Mais l’âme n’est pas une forme dans ce sens tout simple et, en particulier, elle n’est pas la forme de la matière qu’elle définit. Par conséquent, la forme d’un être n’affecte en rien l’âme de cet être, car sinon, quelque chose de bas mouvrait quelque chose de haut, ce qui est impossible.
— Le concile de Vienne a décrété le contraire, suggéra Dietrich. Le neuvième article stipule que l’âme est une forme comme les autres.
— Du moins en apparence. Pauvre Pierre Auriol ! Il s’est échiné à concilier ce décret avec l’enseignement des Pères de l’Église, mais voilà ce qui arrive lorsqu’on laisse des amateurs jouer avec ces questions-là. Allons, Dietl, embrassons-nous et je m’en vais réfléchir à votre problème.
Les deux hommes s’étreignirent un long moment puis se donnèrent le baiser de paix.
— Que Dieu soit avec vous, Willi, dit Dietrich avant de prendre congé.
— Vous devriez venir plus souvent à Fribourg, répliqua l’archidiacre.
Une fois sorti de la cathédrale, Dietrich se tordit le cou afin de scruter les gargouilles infestant l’avant-toit, parvenant finalement à repérer celle dont Gregor lui avait parlé : un démon s’accrochant à la façade de ses doigts crochus, le cul bien ouvert au-dessus de la place. Des conduits creusés dans ses membres canalisaient l’eau en direction de son anus. Le bon peuple l’avait surnommé « le Chieur ».
Son éclat de rire attira l’attention d’une commère mal fagotée qui vendait du poisson fumé derrière son étal.
— Bonne journée, le prêtre, dit-elle avec un fort accent alsacien. Il n’y a pas d’église qui ressemble à ça dans ta paroisse, je le parierais.
— Non. En effet. Mais il n’y a rien ici qui ressemble à ce qu’on trouve dans ma paroisse.
Elle le gratifia d’un étrange regard.
— Contrariant, pas vrai ? J’ai connu un homme comme toi, dans le temps. Il suffisait que je lui montre une belle aurore pour qu’il me parle d’un grand homme de Paris affirmant que c’était la terre qui tournait en dessous du soleil. Il ne voyait jamais le monde comme nous autres. (Elle inclina la tête et le dévisagea.) Je t’ai vu tout à l’heure et tu lui ressembles… Tiens, mets ta main là. Je n’oublierai jamais sa main posée sur mes seins.
Dietrich eut un mouvement de recul et la femme s’esclaffa.
— Non, ce n’était pas un pisse-froid, ce gars-là. Des douceurs comme j’en offrais lui ouvraient toujours l’appétit. Et l’aigre non plus ne lui faisait pas peur !
Elle partit d’un nouveau rire puis se fit songeuse. Dietrich se retourna, mais elle le héla alors qu’il n’avait fait que quelques pas.
— Ils l’ont cherché partout, dit-elle. Avec plus d’acharnement que moi, vu qu’ils voulaient le pendre et que je n’en demandais pas tant. De toute façon, ce n’était sans doute pas l’homme qu’il me fallait, ce beau parleur. Ils ont cessé de le rechercher, mais s’ils le retrouvent par hasard, ils auront toujours envie de l’accrocher au bout d’une corde.
Dietrich traversa la place au pas de course, s’engagea dans la rue des Crémiers et disparut dans le dédale de venelles conduisant à la porte Souabe. Mais, avant cela, il jeta un dernier regard derrière lui et vit qu’un garçon avait rejoint la poissonnière – un gamin d’une douzaine d’années, aux cheveux noirs et au corps mince, habillé comme un pêcheur. Il hésita mais, bien que le garçon parlât à sa mère, pas un instant il ne leva les yeux, si bien que Dietrich ne put distinguer son visage.
Durant les jours suivants, tandis que le marché battait son plein, Dietrich évita soigneusement la place de la Cathédrale. Il confia à un chaudronnier la tâche de filer le lingot de cuivre.
— À condition, précisa-t-il, que le fil soit suffisamment fin pour passer à travers ce chas.
Il lui montra un objet que lui avait donné le Krenk.
L’artisan siffla.
— Voilà ma foi une jauge bien fine, mais plus le fil sera fin, moins j’utiliserai de cuivre, et cela est forcément dans mon intérêt.
Il partit d’un petit rire. Près de lui, son apprenti était assis sur une balançoire, ses pinces à la main, observant son maître en train de négocier.
— Quand aurez-vous fini ?
— Je dois tirer le fil en plusieurs étapes afin qu’il ne durcisse pas. Premièrement, je dois le chauffer pour l’amollir, puis le marteler pour le faire passer dans une filière. Ensuite, mon apprenti l’agrippe avec ses pinces pour le tirer afin de l’extraire de la filière. Mais vu la finesse que vous souhaitez, je ne peux pas obtenir la bobine d’un seul coup, de crainte de casser le fil.
Dietrich ne s’intéressait guère aux arcanes de la chaudronnerie.
— Tant que les morceaux ne sont pas joints au marteau…
Le chaudronnier examina le lingot avec une avidité qu’il avait peine à cacher.
— Deux cents pieds… Il me faudra trois jours.
Dans trois jours, le marché aurait pris fin et Dietrich quitterait cette ville peuplée d’yeux trop curieux.