— Et les autres captifs ?
— Ils ne sont rien.
— Personne n’est rien. Chacun de nous est précieux aux yeux du Seigneur.
Jean désigna ses globes oculaires.
— Mais pas aux nôtres. Vous seul nous étiez utile.
— Même sans le cuivre ?
— Vous aviez le harnais. Nous vous avons trouvé grâce à lui. Dietrich… (Il arracha un bout d’écorce à un hêtre et l’effrita entre ses doigts.) Va-t-il faire encore plus froid ?
— Plus froid… ? La neige ne va pas tarder.
— Qu’est-ce que la neige ?
— Quand on la chauffe, cela devient de l’eau.
— Ach. (Jean réfléchit à la question.) Combien y aura-t-il de cette neige ?
— Jusqu’ici, sans doute, répondit Dietrich en portant une main à sa taille. Mais elle fondra le printemps venu.
Jean le fixa un long moment, pareil à une statue ; puis, sans ajouter un seul mot, il bondit et disparut dans la forêt.
Dès son arrivée, Dietrich se mit en quête de Manfred et le trouva à la fauconnerie, occupé à examiner les oiseaux en compagnie de son fauconnier. Il se tourna vers lui, une crécerelle encapuchonnée sur son poing.
— Ah ! Dietrich. Everard m’a dit que vous vous étiez attardé à Fribourg. Je ne m’attendais pas à vous revoir si tôt.
— Mein Herr, j’ai été capturé par Falkenstein.
Le seigneur de Hochwald haussa les sourcils.
— Dans ce cas, je n’aurais pas dû m’attendre à vous revoir.
— J’ai été… secouru.
Dietrich jeta un regard en direction du fauconnier.
— Ce sera tout, Hermann, dit Manfred, comprenant aussitôt. (Une fois le serviteur parti, il reprit :) Secouru par eux, je présume. Comment s’y sont-ils pris ?
— L’un d’eux a volé jusqu’à ma fenêtre à l’aide d’un harnais et a appliqué une pâte sur son pourtour. Puis il y a eu un coup de tonnerre et le mur s’est écroulé, après quoi mon sauveteur m’a emporté jusqu’ici, toujours en volant.
— Ah ! fit Manfred.
Il agita sa main libre. La crécerelle poussa un cri et déploya ses ailes.
— De la pâte à tonnerre et un harnais de vol ? dit Manfred.
— Rien de surnaturel, lui assura Dietrich. Du temps de la Franconie, un moine anglais nommé Eilmer a sauté du sommet d’une tour, avec des ailes fixées à ses mains et à ses pieds. Il a volé sur la brise sur une longueur d’arpent.
Manfred fit la moue.
— Je n’ai pas vu d’hommes-oiseaux anglais à Calais.
— Du fait des mouvements de l’air, mais aussi de la terreur que lui inspirait l’altitude, Eilmer a fini par tomber et s’est cassé les deux jambes, ce qui l’a condamné à boiter pour le restant de ses jours. Il attribuait son échec à l’absence de rectrices.
Manfred éclata de rire.
— Il avait besoin d’une plume dans le cul ? Ah-ah !
— Mein Herr, les autres prisonniers attendent encore leur libération.
Il lui décrivit le sort de la caravane du juif et du coffre d’argent.
Manfred se frotta le menton.
— Le duc a consenti un prêt aux habitants de Fribourg afin qu’ils se libèrent des engagements pris envers Urach durant la guerre des barons. Ce trésor constituait sans doute une partie de son remboursement. Un jour, je vous le dis, les Habsbourg posséderont tout le Brisgau.
— Les autres prisonniers…
Manfred balaya sa supplique d’un revers de main.
— Philip les libérera – une fois qu’il les aura dépouillés.
— Seul leur silence lui garantira l’impunité. Le duc Albert peut toujours supposer que c’est le juif qui a dérobé l’argent des Habsbourg.
— Comme vous vous êtes évadé, il ne gagnera rien à les éliminer. Et jamais une si modeste somme n’aurait tenté un de Medina. Albert le sait parfaitement.
— Mein Herr, je m’étais rendu à Fribourg pour faire confectionner du fil de cuivre destiné aux Krenken… Falkenstein s’en est emparé.
Manfred leva son poing ganté et examina la crécerelle, lui lissant les plumes du bout de l’index.
— Cet oiseau est splendide, dit-il. Remarquez les pointes de ses ailes, l’élégance de sa queue, son délicieux plumage noisette. Que voulez-vous que je fasse, Dietrich ? Que j’attaque Falkenstein pour récupérer du fil de cuivre ?
— Si les Krenken nous assistent avec leur pâte à tonnerre, leurs harnais de vol et leurs pots-de-fer.
— Je vais dire à Thierry et à Max que j’ai trouvé un nouveau stratège pour me conseiller. Pourquoi les Krenken se soucieraient-ils de Falkenstein ?
— Ils ont besoin de ce cuivre pour réparer leur navire.
Manfred grogna, se renfrogna et caressa la tête de la crécerelle avant de la reposer sur son perchoir.
— Alors, il vaut mieux qu’il soit perdu, déclara-t-il en refermant sa cage. Les Krenken peuvent nous enseigner des arts fort utiles. Je préférerais qu’ils restent encore parmi nous.
Lorsque Dietrich appela Jean avec le mikrofoneh, ce fut Kratzer qui répondit.
— Celui que vous nommez « Jean » a été mis aux oubliettes par Gschert, lui dit le philosophe. Herr Gschert ne lui avait pas ordonné d’attaquer le Burg dans la vallée.
— Mais il l’a fait pour récupérer le cuivre dont vous avez besoin !
— Cela ne compte pas. Ce qui importe, importe. Le vif-argent tombe.
Les alchimistes associaient le vif-argent à la planète Mercure, elle aussi fort vive, et Dietrich crut que Kratzer venait de lui dire que celle-ci était tombée du ciel. Mais il n’eut pas le temps de lui demander des éclaircissements, car le philosophe krenk mit un terme à leur conversation.
Assis dans son presbytère, Dietrich manipula le harnais désormais muet puis le jeta sur la table. Cela faisait trois mois que les Krenken vivaient dans la forêt et les histoires les plus folles circulaient déjà à Fribourg. Et le cuivre dont ils avaient besoin pour partir était perdu.
Au cours des deux semaines suivantes, les Krenken empêchèrent Max et Hilde d’accéder à leur campement. À en croire Hilde, ils abattaient des arbres et allumaient des feux de joie. Dietrich se demanda s’ils n’étaient pas en train de célébrer une fête semblable à celle de la Saint-Jean, mais dont les étrangers étaient exclus.
— Absolument pas, lui affirma Max. Ils mijotent quelque chose. J’ai l’impression qu’ils ont peur.
— Mais de quoi ?
— Je l’ignore. Mais mon instinct de soldat ne se trompe jamais.
La fête de sainte Catherine d’Alexandrie approchait, le ciel s’alourdissait de nuages, et il soufflait une brise aussi froide que molle. Les villageois, qui venaient de célébrer la Kirchweih commémorant la fondation de leur église, sortirent de celle-ci en courant, impatients de participer aux jeux qui suivaient la cérémonie, et se figèrent en découvrant du blanc à perte de vue. Durant la vigile, la neige était tombée sur la contrée.
Après un instant de contemplation étonnée, les enfants poussèrent des cris de joie, et on vit les jeunes comme les adultes se lancer des boules de neige et édifier des fortins. À l’autre bout de la vallée, des hommes d’armes sortirent du château. Dietrich crut tout d’abord qu’ils avaient l’intention de se joindre à la fête, mais ils obliquèrent pour s’engager à vive allure sur la route du Bärental.
Dietrich reçut une boule de neige en plein torse. Un large sourire aux lèvres, Joachim lui en lança une autre, qui rata sa cible.
— C’est ainsi que vos sermons touchent certaines gens, s’écria le franciscain, et quelques-uns des villageois retranchés avec lui s’esclaffèrent.