Mais Lorenz ne l’entendait pas de cette oreille, et il écrasa un gros bloc de neige sur la tête de Joachim. Gregor, qui avait pris la tête des assaillants, interpréta ce geste comme le signal d’une nouvelle attaque, et la mêlée devint générale autour de l’église.
Eugen vint interrompre leurs réjouissances, monté sur un palefroi dont les sabots projetaient des gerbes de neige en frappant le sol, laissant derrière lui un sillage de silence. Il fit halte devant Dietrich. Seuls Theresia et les enfants continuèrent de s’amuser, indifférents à son apparition.
— Pasteur, dit le jeune homme en s’efforçant de maîtriser sa voix de fausset, les villageois doivent gagner le château.
— Pourquoi ? s’écria Oliver Becker. Nous ne sommes pas des serfs à qui on donne des ordres !
Il fit mine de lancer une boule de neige sur le junker, mais Joachim, qui se trouvait près de lui, le retint en lui posant une main sur le bras.
Dietrich se tourna vers Eugen.
— Sommes-nous attaqués ?
Il voyait déjà Philip von Falkenstein fonçant dans la neige à la tête de ses hommes, bien décidé à capturer le pasteur évadé. Nous aurions dû bâtir des fortins de neige plus robustes…
— Les… les lépreux… (La voix d’Eugen finit par le trahir.) Ils sont sortis de la forêt. Ils marchent sur le village !
4
Aujourd’hui
Tom
Au Moyen Âge, durant la période des rogations, les villageois arpentaient le périmètre du domaine seigneurial en compagnie de leurs enfants, les jetant dans certains ruisseaux et leur cognant la tête à certains arbres afin qu’ils apprennent les limites de leur vie. Tom aurait su cela s’il avait étudié l’histoire narrative.
Considérez les coups de fil que lui donnait Judy Cao – pour lui signaler que tel manuscrit venait d’être localisé, telle référence découverte, ou pour demander son accord lorsque diverses archives et bases de données exigeaient un droit d’accès par trop coûteux. Il se sentait un peu grisé en lui répondant, comme le serait un randonneur de montagne à l’approche d’une nouvelle crête – sauf qu’il ne voyait pas le monde se déployant en contrebas, mais plutôt la promesse d’un nouvel horizon. Aux yeux de Tom, les informations que Judy lui transmettait goutte à goutte évoquaient une ondée fraîche arrosant un lieu aride, et, si un homme peut s’enivrer d’eau, c’est en buvant ainsi à la source des Piérides.
Le dossier qu’il consacrait à Eifelheim s’enrichissait régulièrement de nouveaux éléments, peignés et pomponnés comme des chiens à pedigree présentés à un concours canin. Judy était une chercheuse très méticuleuse. Elle avait déniché des annales monastiques, mis au jour des registres seigneuriaux, déterré quantité d’indices apparemment prometteurs – autant de vestiges aléatoires d’un monde disparu. Des « documents de la vie quotidienne », d’autant plus fiables qu’ils n’étaient pas conçus à l’origine pour passer à la postérité.
• Extrait d’un fatras de « baconalia » à Oxford : un aide-mémoire* du chevalier de Hochwald rendant compte d’une discussion avec « le pasteur de Sainte-Catherine », portant sur les théories du frère Roger Bacon : bottes de sept lieues, machines volantes, têtes mécaniques douées de la parole.
• Trouvée parmi les archives de Louis le Bavarois conservées au musée de Fürstenfeld : dans les écrits de Guillaume d’Occam, une énigmatique référence à « mon ami, le Doctor Seclusus d’Oberhochwald ».
• Enfoui dans la collection Luxembourg de l’université Charles de Prague : une liste des compagnons du roi de Bohême durant la bataille de Crécy, où figurait « Sir Manfred von Oberhochwald ».
• Un commentaire dans les annales de Sankt Blasien, portant sur un « démon du Feldberg », qui, ayant échappé à la mort par le feu, avait « fui dans la direction du Hochwald » après avoir déclenché un incendie dans le monastère, manquant détruire celui-ci.
• Un avis daté de 1289, retrouvé dans les Generallandesarchiv de Baden-Baden, et portant sur une contribution exigée par Hermann VII, comargrave de Bade-Bade, d’Ugo Heyso d’Oberhochwald, pour six fantassins et demi et un cavalier et demi.
• Un document similaire datant de 1330, le redevable étant cette fois-ci Manfred et l’émetteur Frédéric le Bel, de la maison Habsbourg, duc d’Autriche.
• La copie d’une lettre épiscopale conservée dans les archives de la cathédrale de Fribourg-en-Brisgau, adressée au pasteur Dietrich et réaffirmant la doctrine selon laquelle « l’aspect du corps ne reflète pas l’état de l’âme ».
• Un abrégé anonyme, portant la cote MS. 6752 à la Bibliothèque nationale de Paris et traitant de philosophie naturelle, « exceptionnel de par sa richesse et son organisation systématique », qu’une mention marginale sur le folio 237 attribuait à « mon élève de jadis, le Doctor Seclusus », mention censée être de la main du grand maître Jean Buridan.
Si un homme ne peut se griser de telles lampées, il est condamné à une éternelle sobriété. S’interroger sur ce vassal censé fournir à son suzerain six fantassins et demi, voilà qui ferait carburer toute une assemblée de jésuites.
Sharon était ravie de le voir ainsi occupé grâce à Judy, car cela signifiait qu’elle ne l’avait plus dans les jambes et pouvait consacrer plus de temps à la physique qu’à l’entretien de ses cheveux. Elle se persuada que c’était ce qu’elle avait toujours voulu et en retira une certaine satisfaction. Le revers de la médaille, c’était que Tom lui communiquait dans l’instant la plus insignifiante de ses révélations, qu’elle saluait de façon tantôt distraite et tantôt agacée. La donnée concernée était sans nul doute fascinante, mais, à l’instar du boudin ou du fromage de tête, elle n’était pas du goût de tout le monde.
Un soir, alors qu’ils dînaient dans un restaurant italien de leur quartier, Tom « partagea » avec elle tout un salmigondis de faits que Judy avait relevés dans une thèse de doctorat portant sur la vie dans un village médiéval. L’auteur citait entre autres des archives provenant d’Oberhochwald et datant des années 1330. Il y était surtout fait mention des malheureux ayant eu affaire à la justice seigneuriale, mais on citait aussi les bénéficiaires de certaines faveurs et concessions. Dès qu’il eut rangé son mobile et avant même de goûter la sauce piquante, il se mit à lui réciter des détails assommants.
Il connaissait désormais par leurs noms certains des habitants de « son » village. Habitué qu’il était aux généralisations abstraites de la cliologie, il ne lui arrivait que rarement de s’intéresser aux êtres humains qui se cachaient derrière ses modèles et ses équations. Il ne le savait pas encore, mais il se laissait séduire par Judy Cao. Il découvrait les charmes de l’histoire narrative.
Ainsi, un dénommé Fritz Ackermann s’était vu infliger en 1334 une amende de trois pfennigs pour « avoir délibérément omis d’utiliser le four banal » – en d’autres termes, il faisait cuire son pain chez lui. Et, en 1340, une dénommée Theresia Gresch s’était vu accorder le droit de collecter des simples dans les prés et la forêt seigneuriaux.
Sharon jugea que cette amende attestait le caractère tyrannique du système féodal et le proclama avec une colère excessive étant donné son montant, et sans doute plus intense que celle du dénommé Ackermann au moment du paiement. Renonçant à lui expliquer les nuances du régime seigneurial, Tom se contenta de dire :
— Va donc acheter une bouteille d’alcool dans le New Jersey et, en revenant, tu constateras que les seigneurs de Pennsylvanie n’hésitent pas à frapper d’amende ceux qui osent violer leur monopole.