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Mais la façon dont elle accueillait ses nouvelles découvertes refroidit son enthousiasme, à tel point qu’il eut l’impression de tomber dans un ruisseau glacial.

Si Sharon était agacée par les coups de fil de Judy, c’était aussi parce qu’ils survenaient aux moments les plus incongrus. Apparemment, n’importe quelle heure du jour et de la nuit lui convenait. Cette fille ne dormait donc jamais ? Et, bien entendu, Tom se précipitait pour décrocher le téléphone. Peu lui importait la tâche en cours. Débarrasser la table ? Rien ne presse. Conduire la voiture ? C’est pour cela que Dieu a créé le téléphone portable. Sharon réprouvait tout excès d’enthousiasme. Dans sa bouche, les mots cool et décontracté étaient des compliments. Les sourires de Tom l’irritaient de plus en plus. Un soupçon de gravité ne lui aurait pas fait de mal.

Un soir, alors que Tom était plongé dans un récit de voyage portant sur les légendes et les coutumes de la Forêt-Noire – toute source d’information est bonne à prendre –, Sharon apparut devant son fauteuil inclinable, agitant son mobile devant lui.

— C’est ta nouvelle copine. Pour changer.

Tom referma son livre en marquant la page de l’index. Parfois, il ignorait comment réagir aux remarques de Sharon. Il lui arrivait de le reconnaître après quelques bières, mais uniquement si elle ne se trouvait pas à portée de voix. Tous deux aimaient bien échanger des railleries, mais il lui semblait quelquefois que ses répliques étaient un peu trop tranchantes – si tranchantes, en fait, qu’il n’en sentait les effets qu’avec un temps de retard.

— Ce n’est pas ma copine, dit-il.

Sharon et lui vivaient ensemble depuis plus longtemps que bien des couples mariés, aussi certaines coutumes avaient-elles fini par s’imposer à eux, un peu comme la mousse envahit un rocher humide et le lierre la façade d’une honorable institution. Ils étaient convenus de longue date que leur relation devait être exempte de possessivité, un défaut dont la moindre manifestation les plongeait dans l’horreur. Mais ça, c’était la théorie. En pratique, les choses étaient quelque peu différentes, car l’absence de possessivité présente aussi certains dangers. La mousse constitue certes un matelas confortable, mais c’est un végétal bien monotone dont les fleurs n’ont rien d’admirable au premier coup d’œil. De temps à autre, Tom souhaitait que Sharon se laisse un peu aller, et Sharon que Tom se montre moins inconstant.

Sharon, qui avait lancé sa réplique sans penser à mal, agita le téléphone tandis qu’elle jaugeait la réaction de Tom.

— Règle-le sur vibreur, lui dit-elle en lui donnant l’appareil. Et garde-le sur toi. C’est à ça que sert un téléphone portable.

Sans ajouter un mot, elle regagna le sofa, où elle se lova comme les dimensions cachées du polyvers. Ce ne fut pas sans difficulté qu’elle revint à l’espace de Janatpour, et elle pesta contre la sonnerie qui avait troublé sa concentration.

Tom accusa réception de son conseil avec un geste négligent.

— Vous avez entendu, Judy ? demanda-t-il à l’image grenue sur l’écran du mobile. Sharon pense que vous êtes ma nouvelle maîtresse.

— Peut-être devrais-je m’abstenir de vous appeler chez vous, dit Judy en plissant le front.

La jeune génération faisait montre d’un souci des convenances que Tom trouvait parfois déconcertant.

— Oh ! Sharon ne vous en tient pas rigueur, répondit-il en baissant la voix, soucieux de ne pas déranger la physicienne sur son sofa. Tout va bien. Qu’est-ce que vous avez à me proposer ?

À vrai dire, il était ravi par leurs échanges. Judy n’avait pas son pareil pour exciter sa curiosité. Elle et moi, ça fait clic, avait-il expliqué à Sharon. Elle a une maîtrise parfaite de la recherche historique, elle sait quelles sont les bases de données à fouiller, les archivistes à contacter. Elle sait ce que je cherche, si bien que je n’ai pas besoin de lui dire les choses deux fois.

Et Sharon de répondre : Bref c’est une perle.

— Je crois savoir pourquoi on a changé le nom du village, annonça Judy.

— Das geht ja wie’s Katzenmachen ! s’exclama Tom – ce qui lui valut de la part de la physicienne sur le sofa un regard noir qu’il ne vit pas. Meine kleine Durchblikerin ! Zeig’ mir diesen Knallfekt*.

Judy s’était habituée à cette manie. Elle n’avait aucune idée de ce qu’il venait de dire, mais elle en avait une de ce qu’il voulait, aussi était-il inutile de lui demander une traduction. Son visage sortit de l’écran, pour être remplacé par un manuscrit.

Il est impossible de quitter d’un bond un fauteuil inclinable, mais Tom réussit à accomplir cet exploit. Il accéda en hâte à CLIODEINOS, branchant son mobile sur le port adéquat afin d’afficher sur l’écran une image plus lisible du manuscrit. L’écriture était caractéristique du XIVe siècle. Le latin de cuisine aurait affligé Cicéron.

— J’ai fait tourner Soundex pour trouver les variantes orthographiques, expliqua Judy pendant qu’il examinait le document. Ça élargit le champ d’investigation, naturellement, de sorte qu’il faut plus de temps pour éliminer les… les…

— Le Krempel. Les déchets. Qu’est-ce que j’ai devant moi ?

— Une bulle de 1377 contre les Frères du Libre-Esprit. Apparemment, Oberhochwald ne s’est pas tout de suite appelé Eifelheim mais…

— Teufelheim.

Tom avait avancé dans sa lecture et il pressa doucement l’écran là où ce mot faisait son apparition : la Maison du diable. Il se mordilla le pouce tout en réfléchissant. Quelle sorte de gens avaient pu vivre en ce lieu pour mériter un pareil sobriquet ?

— « Renoncez aux œuvres de Satan comme nous renonçons au sol impie de Teufelheim », lut-il à haute voix. « Le pasteur Dietrich a été jugé et condamné. Ne vous condamnez pas vous-mêmes à ces plaies que sont l’hérésie et la sorcellerie. » Et cœtera, et cœtera. (Il se redressa sur son siège.) L’auteur de ces lignes n’apprécie guère notre ami Dietrich. Je me demande ce qu’il a fait de si répréhensible – à part gruger ce chaudronnier.

Il sauvegarda le fichier sur son disque dur et le visage de Judy réapparut sur l’écran.

— Le lien me paraît évident, dit-elle.

— Oui. Pourquoi citer le nom de Dietrich, sinon parce que Teufelheim et Oberhochwald ne font qu’un ? Quoique… (Il se tripota le lobe de l’oreille.) Je suppose qu’il y avait plus d’un Dietrich en Souabe à cette époque.

— D’après le docteur Wegner, du département Linguistique, la corruption de « Teufelheim » en « Eifelheim » est tout à fait naturelle.

— Ja, wen mann Teufel spricht, kommt er*.

Tom ouvrit une nouvelle fenêtre pour afficher la carte de la région et double-cliqua sur l’icône du village afin d’enrichir son descriptif de cette nouvelle découverte. La carte qu’il avait sous les yeux était purement géographique, les reliefs étant matérialisés par des ombres. Le village était sis sur un éperon rocheux du Feldberg, près d’une ravine encaissée donnant sur le Höllental. Et quelle meilleure route que le val d’Enfer pour gagner la Maison du diable ? À l’autre bout dudit val d’Enfer se trouvait Himmelreich – « le Royaume des Cieux ». Drôle de nomenclature, avec le diable sur les hauteurs et le paradis dans les profondeurs.

Tandis qu’il enregistrait l’information, Tom éprouva un léger sentiment de déception, un peu comme s’il souffrait d’une gueule de bois sans gravité.