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— Nous ne savons toujours pas pourquoi ils ont abandonné leur village, mais je pense que nous brûlons.

— Mais si ! lui dit Judy. C’est à cause des démons. « La Maison du diable. »

Tom n’était pas convaincu.

— Non. La Forêt-Noire regorge de lieux-dits évoquant le diable. Il y a Teufelsmühle, près de Staufenberg, ou encore le Lutrin du diable… En fait, il existe deux lieux-dits de ce nom, le premier près de Baden-Baden et le second près du Kniebis. Sans parler du val d’Enfer, du val des Sorciers et…

— Mais avez-vous lu la description des diables que ce Dietrich est censé avoir invoqués ?

La réponse était négative, mais Tom rouvrit le fichier et le lut avec plus d’attention.

— De bien horribles créatures, pas vrai ? dit-il après avoir localisé le passage. Des yeux jaunes et globuleux. Un charabia d’incantations. Semant la démence chez les hommes. « Ils dansaient nus mais n’avaient point de membre viril. » (Il constata que son écran à haute définition ne lui laissait rien perdre de la réaction de Judy.) Mais on n’a jamais vu un démon remporter un concours de beauté.

— Et ils volaient, en plus de cela. Sans doute l’origine de la légende des Krenkl.

— Quelques phrases dans une bulle ? Non, l’auteur ne faisait que citer une histoire connue de ses lecteurs. Il savait que ceux-ci saisiraient la référence, ainsi que l’allusion au « pasteur Dietrich ». Je me demande si Krenkl ne dérive pas de Kränklein – l’usage d’un tel diminutif est fréquent dans le Sud de l’Allemagne.

— Je me demandais…

— Quoi donc ?

— Eh bien, la description de ces démons est si vivante, si détaillée… Leur aspect, en particulier. Et le comportement des villageois. Certains « se sont sauvés et ont sauvé leur âme ». D’autres « se sont liés d’amitié avec les démons et les ont accueillis dans leur foyer ».

Tom repoussa sa suggestion avant même qu’elle ait eu le temps de la formuler.

— Il suffit d’un peu d’imagination et d’un peu d’hystérie pour déclencher ce genre de phénomène. Au Moyen Âge, tout le monde croyait aux animaux fabuleux. Une vague description du rhinocéros, et hop ! on inventait la licorne. Les cavaliers des steppes devenaient des centaures. On imaginait des kobolds, des korrigans et… À la galerie Walters de Baltimore, j’ai vu dans un psautier un dessin dépeignant deux étranges créatures – la première rappelait un élan, la seconde, un lynx – qui marchaient sur leurs pattes postérieures et portaient un cercueil recouvert d’un drap mortuaire. Dans la crypte de la Franziskanerkirche de Fribourg, on trouve une fresque où des sauterelles géantes sont assises autour d’une table, probablement une vision métaphorique des dégâts que ces insectes infligeaient aux récoltes. Et le musée Cloisters de New York abrite dans ses collections un montant de porte ciselé représentant…

— D’accord, d’accord !

Il fut surpris par sa véhémence. Au bout d’un temps, il ajouta à voix basse :

— Nous ne sommes plus au Moyen Âge, vous savez. On trouve toujours une explication naturelle aux phénomènes prétendument surnaturels.

Après avoir raccroché, Tom resta assis devant son PC et se tirailla la lèvre inférieure. Si le tabou placé sur le village était uniquement dû à des visions, il y aurait eu des Teufelheim dans toute la Rhénanie.

Les calamités médiévales avaient engendré suffisamment d’atrocités pour dépeupler un millier d’Eifelheim. En 1317 et 1318, des pluies diluviennes détruisaient les récoltes, ce qui entraînait une disette et, par voie de conséquence, une épidémie de cannibalisme. « Les enfants n’étaient pas à l’abri de leurs parents », écrivait un chroniqueur. Mais on ne connaissait aucun village faisant l’objet d’un tel ostracisme. On voyait des bandes de paysans ravager des régions entières, prônant la pauvreté et l’amour libre, saccageant manoirs et monastères, et pendant les juifs pour mieux se faire entendre. Mais ceux qui avaient fui lesdites régions finissaient par y retourner, y compris les juifs. En France, un siècle de guerre et de brigandage avait eu raison de la mystique de la chevalerie, des tournois, des ménestrels et de l’amour courtois. Le cynisme et le désespoir remplaçaient l’espoir et l’initiative. Sorcellerie et hérésie ; peste et flagellants. Le culte de la mort, avec ses danses macabres. Un nouvel ordre mondial si renfermé, si paranoïaque, si répressif, si tétanisé par le caractère arbitraire de la mort que les gens finissaient par oublier qu’il avait jadis existé un autre monde, bien plus ouvert que celui-ci.

Pourquoi le seul Eifelheim était-il devenu un anathème au sein de ces décombres ?

Il attrapa la chemise contenant son dossier et l’emporta à la cuisine, où il étala les documents sur la table, scrutant chacun d’eux comme s’il pouvait en extraire des réponses par la seule force de sa concentration. Les registres seigneuriaux portant sur les vassaux des margraves de Bade et des ducs de Zähringen qui les avaient précédés ; l’aide-mémoire* du chevalier ; le traité religieux sur le « monde intérieur », avec sa lettrine malhabilement enluminée ; des documents seigneuriaux relatifs aux mariages et aux vocations, aux amendes et aux concessions ; un relevé des saisines foncières d’Oberhochwald et des taxes perçues par son seigneur ; la coupure de presse que lui avait envoyée Anton ; une prière extatique mentionnant « huit voies secrètes pour quitter cette terre de chagrins » et attribuée de troisième main à un « saint Johan d’Oberhochwald » ; la lettre épiscopale adressée au pasteur Dietrich.

Sans parler des chroniques monastiques habituelles – de Fribourg, de Sankt Peter, de Sankt Blasien ou d’ailleurs –, où se mêlaient comptes rendus de foires et de moissons, ragots et récits de hauts faits. À noter un orage spectaculaire survenu en août 1348, qui avait enflammé la forêt (ainsi que quelques esprits superstitieux). La peste commençait tout juste à se répandre dans le Nord, et ce coup de foudre avait été interprété comme l’avènement de Lucifer. (Le village avait-il été détruit par le feu ? Non, le document Moriuntur et l’incident du chaudronnier étaient postérieurs à cette date.)

Faute de former un tout cohérent, ces bribes permettaient au moins de l’entrevoir. Le manoir d’Oberhochwald était l’une des deux possessions de son seigneur (l’autre dépendant du duc d’Autriche). Le dernier Herr en titre s’appelait Manfred, fils d’Ugo. À l’époque de la disparition du village, le pasteur se nommait Dietrich, et peut-être s’agissait-il du « Doctor Seclusus » mentionné par Occam et de l’auteur de l’abrégé de la Bibliothèque nationale. Parmi les villageois se trouvaient une guérisseuse du nom de Theresia (qu’il visualisait sous la forme d’une mégère grisonnante, au faciès aussi sombre que la Forêt-Noire), un fermier du nom de Fritz, un forgeron du nom de Lorenz, plus quelques autres dont les noms figuraient dans la thèse de doctorat. S’il remontait aux sources qu’avait utilisées son auteur, et localisait les documents qu’il avait exploités, nul doute que d’autres noms feraient alors surface.

Je pourrais presque écrire l’histoire de ce village, songea-t-il. Les registres des taxes et des récoltes lui permettraient d’évaluer sa croissance, économique et démographique. Les archives du fief donnaient une bonne idée de son intégration à la structure féodale locale. L’aide-mémoire* du chevalier et la lettre de l’évêque lui donnaient un aperçu de sa vie intellectuelle, pour autant qu’il y en ait eu une.