En fait, conclut-il en grimaçant, le seul détail qui lui manquait était celui-là même qui faisait l’intérêt de cette histoire : l’explication de sa fin aussi soudaine qu’inexpliquée.
Et si elle était introuvable ? se demanda-t-il. Et si le document clé avait été perdu ? Réduit en cendres lors des affrontements ayant opposé von Mercy à Saxe-Weimar, peu avant la fin de la guerre de Trente Ans ; ou durant la retraite du général Moreau dans le val d’Enfer ; ou lors des campagnes de Louis, de Napoléon ou d’une douzaine d’autres souverains assoiffés de conquêtes. Rongé par les souris ou la moisissure, détruit par le feu, par la pluie ou par une crue, roulé en boule et jeté aux ordures.
Et si ce document n’avait jamais été écrit ?
— Qu’y a-t-il, Tom ? Tu es livide.
Il leva les yeux. Sharon le fixait sur le seuil de la cuisine, une tasse de tisane à la main. Un parfum d’églantine et de camomille parvint à ses narines.
— Ce n’est rien, répondit-il.
Mais il eut soudain la terrible certitude que ce document clé était déjà en sa possession, qu’il l’avait déjà lu à plusieurs reprises mais qu’il n’avait rien perçu de son importance.
Et c’est là que je fais mon entrée dans cette histoire, par la petite porte dans un premier temps. J’enseignais encore à l’université Albert-Louis et Tom m’a demandé par courriel de lui procurer les registres seigneuriaux d’Oberhochwald. Ils étaient supposés se trouver dans notre collection. Je lui ai demandé par retour du courrier s’il s’agissait d’une supposition personnelle, d’une supposition matérielle ou d’une supposition simple. Et Tom m’a répondu <mdr ?>, car il n’avait pas saisi la plaisanterie. Il m’a fourni une liste de mots clés et une requête en bonne et due forme me priant de rechercher des références à Oberhochwald dans nos manuscrits et incunables, un châtiment à la hauteur de ma tentative d’humour médiéval. La théorie de la supposition n’a en soi rien de comique, d’autant que nous ignorons en grande partie sa signification exacte. Ses auteurs utilisaient les mêmes mots que nous – mouvement, intuition, réalisme, naturel, occulte –, mais en leur donnant souvent un sens biaisé par rapport à celui que nous connaissons. Mais je lui ai promis de fouiner de mon mieux dans nos paperasses et, huit jours plus tard, je lui ai transmis le fruit de mes recherches.
XI
Novembre 1348
La kermesse
Les Krenken marchaient sur le village.
Cette annonce laissa Dietrich proprement estomaqué. Il dut se cramponner aux rênes d’Eugen pour ne pas tomber. Ils voulaient s’emparer du village. Vu leur tempérament colérique, c’était la seule explication. Mais pourquoi agir ainsi après être restés cachés plusieurs mois durant ? Il leva les yeux vers le junker, dont le visage livide avait la couleur de la neige. Ce garçon savait.
— Le Herr a dépêché des hommes d’élite pour les arrêter, j’espère.
Eugen déglutit.
— Ils ont reçu des ordres. Ils tiendront.
Dieu envoya à Dietrich une vision des événements à venir. Il les vit se dérouler avec une terrifiante clarté, comme s’ils étaient déjà chose faite – déjà factum est. Un bataillon d’étranges créatures décime les villageois à coups de pots-de-fer et de pâte à tonnerre. Les hommes s’effondrent, criblés de projectiles ou réduits en charpie. Les Krenken fondent sur eux depuis les airs.
Les gens d’armes poussent des cris de terreur. Mais ce sont des hommes qui rendent coup pour coup. Les Krenken disposent certes d’un armement magique, mais ils sont vulnérables au fil de l’épée. Et une fois que ces hommes terrorisés en prennent conscience, ils se précipitent sur eux, animés d’une fureur meurtrière que la peur ne fait qu’exacerber ; et les voilà qui frappent d’estoc et de taille les créatures qu’il a baptisées Jean, Gschert et Kratzer.
Quelque tournure que prît le combat, les pertes seraient trop lourdes pour que l’issue en demeure indécise. Il n’y aurait pas de quartier. Il n’y aurait pas de survivants, ni chez les hommes, ni chez les Krenken.
Mais si ces derniers n’étaient que des bêtes douées de la parole, quelle importance ? L’homme tue sans broncher le fauve qui l’attaque, et cela met un terme à sa terreur.
Et cependant…
Jean avait bravé les flèches des sentinelles et les oubliettes de Gschert pour arracher Dietrich au Burg Falkenstein. Quelles que fussent ses froides motivations de Krenk, il méritait mieux qu’un coup d’épée en guise de récompense. On ne tue pas un chien qui vous a sauvé la vie, même s’il aboie trop fort ?
Soudain, Dietrich vit le monde avec les yeux d’un Krenk – d’un être perdu loin de chez lui, parmi des étrangers capables de comploter la mort de leurs seigneurs et dont les actes bestiaux lui demeuraient incompréhensibles. Aux yeux de Jean, la bête douée de la parole, c’était Dietrich.
Il s’empara de la rêne que tenait Eugen.
— Vite ! Allez voir Manfred. Dites-lui : « Ce sont vos vassaux. » Il comprendra. Je le retrouve sur le pont du bief. Allez !
Les villageois parlaient tous à la fois. Certains avaient compris que les lépreux arrivaient, et Volkmar affirma qu’ils allaient transmettre leur maladie à tout le village. Oliver se déclara prêt à les repousser, à lui tout seul si nécessaire. Theresia rétorqua qu’il convenait de les accueillir et de les soigner. Hildegarde Müller, la seule parmi eux à savoir ce qui arrivait de la route du Bärental, restait figée, une main plaquée sur la bouche.
Dietrich se rua dans l’église, où il attrapa un crucifix et un goupillon, puis appela Jean grâce au harnais crânien.
— Faites demi-tour pendant qu’il est encore temps, supplia-t-il tout en se drapant dans une étole. Que voulez-vous ?
— Échapper à ce froid mortel, répondit le Krenk. Les… foyers de notre navire ne brûleront pas tant que nous n’aurons pas réparé les… les ligaments du feu.
Les Krenken auraient mieux fait de passer l’été à se construire des cottages douillets plutôt que de collecter des fleurs et des papillons. Mais il était vain de songer aux réprimandes.
— Max et ses hommes sont prêts à vous repousser.
— Ils fuiront devant nous. Gschert a cette phrase dans sa tête. Nos armes et notre forme les feront fuir, et nous nous emparerons de vos foyers pour nous protéger du froid.
Dietrich songea aux monstres et aux gargouilles qui ornaient les murs de Sainte-Catherine.
— Peut-être leur ferez-vous peur, mais ils ne reculeront pas. Vous allez tous périr.
— Alors, nous cesserons de nourrir le froid.
Dietrich dévalait déjà la colline de l’église, une cape sur les épaules.
— Peut-être y a-t-il une autre solution. Dites à Gschert de brandir un drapeau blanc au-dessus de vos têtes, et présentez tous vos mains nues à Max quand il arrivera devant vous. Je vous retrouve sur le pont de bois.
Et c’est ainsi qu’une quarantaine de Krenken tremblants de froid – emmitouflés dans les guenilles qu’ils avaient pu rassembler et escortés par Max et ses hommes d’armes éberlués – s’approchèrent du seigneur du Hochwald. Herr Gschert, vêtu de ses plus beaux atours, des chausses et une écharpe rouges, et une tunique jaune bien trop légère, s’avança et, conformément aux instructions de Dietrich, mit un genou à terre et tendit devant lui ses mains agitées de frissons. Après un temps d’hésitation, Manfred les enveloppa dans la sienne et annonça à tous ceux qui avaient eu le courage de s’approcher :